Prévenir le cancer grâce à de meilleures habitudes... dentaires

  • Forum
  • Le 24 septembre 2012

  • Mathieu-Robert Sauvé

L'absence de dents – et au Québec 40% des personnes âgées de 65 ans et plus n'ont plus de dents dans la bouche – prédisposerait à ce type de cancer.La bouche comme porte d'entrée pour des maladies mortelles? Cela semble invraisemblable pour le grand public mais pas pour les spécialistes de la santé buccale. «On trouve de plus en plus de recherches épidémiologiques sur l'état de la dentition et des gencives relativement à la manifestation de maladies cardiovasculaires, du diabète de type 2 et de certains types de cancers», mentionne Elham Emami, professeure à la Faculté de médecine dentaire de l'Université de Montréal.

 

Une saine dentition permettrait de mieux mastiquer, un geste qui facilite la digestion. De plus, les gens qui ont de bonnes dents font en général de meilleurs choix nutritionnels: plus de fruits et de légumes, moins de sucre et d'alcool. Les dents et les gencives seraient ainsi des barrières naturelles contre différents contaminants.

Avec son collègue de la Faculté de médecine le Dr Igor Karp, la professeure Emami vient d'obtenir 120 000 $ sur deux ans pour étudier l'incidence du cancer colorectal chez les personnes édentées. «Le Québec est l'un des endroits dans le monde où l'on compte le plus de personnes qui n'ont plus de dents dans la bouche: 40% des gens de 65 ans et plus, selon une enquête récente», résume la Dre Emami.

Quant au cancer colorectal, il serait parmi les plus meurtriers au Canada. La chercheuse rapporte que, chaque semaine, environ 430 Canadiens apprennent qu'ils en sont atteints et 175 en meurent. «Le Québec a l'un des plus hauts taux de mortalité et de morbidité liés au cancer colorectal au pays», ajoute-t-elle.

Si quelques études ont cherché à clarifier les liens entre la dentition et l'apparition des tumeurs, aucune n'avait spécifiquement porté sur les personnes édentées. L'équipe de la Dre Emami tiendra compte également des maladies parodontales, considérées comme des facteurs de risque favorisant le développement du cancer. «La revue de la littérature scientifique nous conduit à trois études récentes sur un sujet similaire. Deux d'entre elles n'étaient pas concluantes, alors que la troisième révélait un lien de cause à effet entre l'état de la dentition et l'incidence du cancer colorectal. Mais ces études présentaient certaines lacunes que nous voulons combler. Notre objectif est de dépister 500 cas et autant de sujets témoins, et de concentrer nos efforts sur le lien de causalité», explique-t-elle.

L'Ordre des dentistes du Québec et l'Université de Montréal sont les principaux partenaires de cette recherche. Plusieurs experts de l'Université McGill et de l'UdeM y collaborent, ainsi que des chercheurs du CHUM.

Une étude pilote, menée auprès de 30 patients, a permis de mesurer la faisabilité du projet de recherche et de préciser la méthodologie. Quinze hôpitaux montréalais participeront au recrutement des sujets; les entrevues dureront environ 90 minutes. L'hypothèse principale est que l'absence de dents prédispose au cancer colorectal. On veillera par ailleurs à spécifier à quel point les maladies parodontales et les facteurs génétiques accroissent les risques.

Elham Emami ne s'étonne plus des réactions qu'elle suscite en présentant ses projets de recherche. «Il y a rarement des dentistes dans les comités de pairs qui évaluent les demandes de subvention. Ceux-ci sont donc peu sensibilisés à l'influence de la santé buccale sur la santé en général. Mais les choses changent avec le temps. De plus en plus, on prend en considération des facteurs environnementaux et comportementaux en médecine, et les chercheurs en dentisterie peuvent apporter leur expertise.»

Francophone en Iran

Elham Emami est arrivée au Québec en 2002 avec son mari et leur fille, Sara, aujourd'hui âgée de 23 ans. Diplômée en médecine dentaire de l'Université de Téhéran, elle a pratiqué la dentisterie pendant 17 ans avant d'immigrer. Elle a mis le cap sur Montréal «pour sa culture francophone et son ouverture sur le monde».

La Dre Emami connaissait le français car, enfant, elle avait fréquenté une école dirigée par des religieuses françaises. Elle n'a eu aucun mal à s'intégrer à la société québécoise, tout en décrochant des diplômes de 2e et 3e cycle: maitrise en 2005, doctorat en 2009 et postdoctorat en 2010. Son mari, chirurgien de formation, a dû, lui, apprendre la langue de son pays d'accueil dont il ne connaissait rien et travailler dur pour obtenir le droit d'exercer au Québec. Il est à présent chef du service de chirurgie et président du Conseil des médecins, dentistes et pharmaciens du Centre hospitalier du Pontiac, à Shawville. Après les cinq années de pratique en région, il a fait le choix de rester dans l'ouest du Québec. La famille se retrouve la fin de semaine.

Elham Emami enseigne la pratique dentaire et poursuit sa clinique une demi-journée par semaine, question de ne pas perdre la main. Professeure à la Faculté de médecine dentaire depuis 2007, elle a un penchant marqué pour la recherche. Elle s'intéresse, outre à l'épidémiologie, à l'efficacité des traitements prothétiques et à l'accès aux soins de santé dentaire. Elle en a long à dire sur les disparités d'accès aux soins dentaires. «On trouve trois fois moins de dentistes dans certaines régions qu'à Montréal», dénonce-t-elle.

Pas de quoi sourire.

Mathieu-Robert Sauvé

 

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