Saisons et environnement peuvent influer sur la longévité

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  • Le 24 septembre 2012

  • Daniel Baril

La rive sud du Saint-Laurent, ici à la hauteur de l'île d'Orléans, offre un potentiel agricole beaucoup plus important que la rive nord, comme le montre l'étendue des zones cultivées (parcelles rectangulaires). Aux 17e et 18e siècles, la rive sud offrait ainsi des conditions alimentaires favorisant la longévité. Les cercles jaunes représentent les villages fondés avant 1860.Ce n'est pas de l'astrologie: naitre en hiver peut s'avérer, dans certaines conditions environnementales, plus bénéfique pour la longévité que naitre au printemps ou en été. De plus, le fait d'être adapté à un apport alimentaire riche peut se révéler un handicap dans un environnement pauvre. Ces réalités étaient plus fréquentes dans le Québec du 17e et du 18e siècle, mais le phénomène biologique à leur source est toujours à l'œuvre.

 

Ce double effet saisonnier et géographique vient d'être illustré par Alain Gagnon, professeur au Département de démographie de l'Université de Montréal. Le chercheur a voulu analyser l'effet, sur la longévité, d'un apport alimentaire riche ou pauvre durant la vie intra-utérine ainsi que l'effet de l'environnement alimentaire à l'âge adulte.

Hypothèse de Barker

Alain Gagnon est parti de qui est connu sous le nom d'hypothèse de Barker, qu'on doit à l'épidémiologiste David Barker, de l'Université de Southampton, en Angleterre. Le modèle en question prédit que la malnutrition de la mère durant la grossesse entrainera un risque accru de maladies coronariennes et de diabète pour l'enfant à l'âge adulte même si, entretemps, il a bénéficié d'une meilleure alimentation.

«Une carence alimentaire chez la mère va amener le fœtus à développer un métabolisme adapté à des conditions de disette, fait valoir le professeur pour expliquer ce paradoxe. Lorsque les conditions changent, même pour le mieux, le métabolisme de cet individu est alors mésadapté et il est plus à risque de souffrir de maladies coronariennes.» C'est ce que le chercheur appelle le «phénotype frugal» (thrifty phenotype).

La conséquence, c'est qu'une personne dotée de ce profil biologique frêle a plus de chances de survivre en contexte de disette qu'une personne plus en chair et bienportante.

Alain Gagnon a voulu savoir si l'inverse de la théorie de Barker pouvait aussi être vrai: qu'advient-il d'une personne ayant bénéficié d'un riche apport nutritif in utéro – et qui possède donc un «phénotype biologique optimiste» misant sur des ressources abondantes – et qui se retrouve dans des conditions alimentaires plus pauvres? Selon son hypothèse, cette personne devrait avoir d'une longévité amoindrie par rapport à celle qui a connu des conditions de carence avant et après la naissance. Ses travaux ont confirmé que c'est effectivement le cas.

Des deux côtés du Saint-Laurent

Pour y arriver, le chercheur a analysé les données démographiques relatives à 8634 femmes nées au Québec entre 1650 et 1850 ainsi que les relevés agricoles pour la même période.

«Les disettes étaient fréquentes à cette époque et l'apport alimentaire était très contrasté entre les saisons, affirme-t-il. Les enfants nés en hiver sont ceux dont l'apport nutritionnel était optimal durant le dernier trimestre de la gestation parce que les ressources agroalimentaires étaient à leur maximum à l'automne après les récoltes. Par contre, naitre au printemps ou en été présentait un risque de carence au cours des derniers mois de la gestation si la récolte avait été mauvaise ou l'hiver trop long.»

Pour les personnes nées sur la rive sud du Saint-Laurent, les données montrent en effet que le risque de mortalité après 60 ans est 37 % plus élevé si la naissance est survenue au printemps plutôt qu'en hiver et 23 % plus élevé si elle est survenue en été.

Mais pour aller au bout de son hypothèse, il lui fallait comparer les conditions in utéro optimales avec des conditions plus dures à l'âge adulte. La rive sud du Saint-Laurent jouissant d'un environnement géologique beaucoup plus propice à l'agriculture et d'un climat plus doux que la rive nord, le démographe a pu établir la comparaison recherchée à l'aide d'enfants de mêmes familles dont l'un est allé vivre sur l'autre rive du fleuve.

C'est ainsi que son hypothèse se confirme: un individu né sur la rive sud en hiver (phénotype optimiste) et qui est allé vivre sur la rive nord (conditions plus difficiles) faisait face à un risque de mortalité accru de 45 % (soit environ deux ans de vie) par rapport à un autre membre de la même famille demeuré sur la rive sud. Cette longévité diminuée n'est par contre pas observable chez les personnes nées sur la rive sud à une autre saison que l'hiver (phénotype frugal) et qui sont passées sur la rive nord (conditions difficiles).

«Les effets de l'environnement utérin sur la longévité ne sont donc pas fixés une fois pour toutes à la naissance, mais dépendent aussi de l'environnement dans lequel se passe le reste de la vie», conclut le chercheur.

Un phénomène toujours à l'œuvre

Aujourd'hui, la constance de notre apport alimentaire quelle que soit la saison a conduit à la disparition de cet effet saisonnier et géographique. Mais selon Alain Gagnon, le phénomène peut encore s'observer au sein de populations qui ont connu deux environnements différents. comme c'est le cas pour plusieurs immigrants.

On sait que la bonne santé est un critère de sélection des immigrants et qu'ils sont, à leur arrivée au pays, bien souvent en meilleure santé que les Canadiens d'origine. Toutefois, leur état de santé se détériore par la suite et ceux venus de pays plus pauvres sont plus à risque de souffrir de maladies cardiovasculaires. Pour le démographe, ce phénomène pourrait être en partie le résultat d'un phénotype frugal mal adapté à un environnement alimentaire trop riche.

Le chercheur nous met également en garde contre le danger de croire que notre phénotype optimiste est une garantie de longévité. «Advenant une rapide détérioration de notre environnement conduisant à des problèmes d'approvisionnement, ce phénotype ne nous assure de rien; dans de telles conditions, ce sont les individus au phénotype frugal qui seraient les mieux adaptés.»

Son étude a été publiée dans le numéro de septembre de l'American Journal of Human Biology.

Daniel Baril