Gaston Gallimard visite l'Université de Montréal

  • Forum
  • Le 1 octobre 2012

  • Mathieu-Robert Sauvé

Cet exemplaire de l'UdeM du Petit Prince a été publié à New York pendant la Seconde Guerre mondiale (1943).Marcel Proust, Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Marguerite Yourcenar et Marguerite Duras y ont trouvé une maison. Ce sont les Éditions Gallimard, qui ont eu 100 ans en 2011 et qui font l'objet d'une exposition sur quatre étages au pavillon Samuel-Bronfman, là où loge la Bibliothèque des livres rares et collections spéciales de l'Université de Montréal. Celle-ci a prêté 35 pièces à l'exposition, qui en compte 212.

 

Parmi ces pièces, un exemplaire de Poésies, de Paul Valéry, publié en 1930 et dédicacé par l'auteur, des éditions originales des romans de Louis Aragon, Pierre Drieu la Rochelle, Valery Larbaud et Stéphane Mallarmé.

Chez Gallimard, la liste des auteurs de 40 000 titres ne compte pas moins de 38 Prix Nobel de littérature, 37 Goncourt et 10 Pulitzer. On y trouve aussi... Harry Potter et Le seigneur des anneaux (en traduction). «Gallimard, c'est bien sûr un des grands noms de l'édition en France, mais c'est surtout un savant mélange de flair, d'érudition et de sens des affaires», commente Marie-Andrée Lamontagne, cocommissaire du volet québécois de l'exposition soulignant le centenaire de l'éditeur. Elle mentionne que, dès les années 30, Gaston Gallimard a voulu constituer un catalogue où des ouvrages pourvus de qualités littéraires et se doublant d'un succès de librairie permettraient la publication d'auteurs importants dans l'histoire littéraire mais aux tirages plus modestes. Encore de nos jours, les bestsellers de J. K. Rowling et de J. R. R. Tolkien permettent à la maison de publier des auteurs moins «vendeurs».

Cultivé sans être érudit, Gaston Gallimard (1881-1975) est un jeune Parisien de bonne famille qui fréquente les gens de lettres de son époque, au moment où André Gide lance le Comptoir de l'édition avec Jean Schlumberger. Il devient le gérant de cette maison qui portera son nom. L'un de ses bons coups est certainement la publication d'À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust, qui se voit d'abord opposer un refus à la soumission du manuscrit. André Gide n'avait pas aimé le premier tome, intitulé Du côté de chez Swann, qu'il considérait comme ennuyeux. Marcel Proust l'a publié chez Grasset en 1913. Peu après, André Gide fera amende honorable, suppliant l'auteur de revenir chez Gallimard; l'éditeur fera paraitre une version modifiée du texte en 1919, puis le cycle romanesque au complet. «Aujourd'hui, les sept tomes d'À la recherche du temps perdu forment un véritable continent au sein de la littérature française, et c'est chez Gallimard qu'on peut en trouver différentes éditions», dit Mme Lamontagne, qui est titulaire de deux diplômes de l'Université de Montréal (baccalauréat en études anciennes et maitrise en littérature) en plus d'être écrivaine, journaliste et éditrice chez Fides.

Parmi les pièces uniques de l'exposition figurent des fiches de lecture des comités d'édition. «En principe, ces fiches demeurent confidentielles, mais la maison a choisi d'en rendre certaines publiques compte tenu de leur valeur patrimoniale. De plus, les personnes concernées sont disparues», explique Mme Lamontagne.

Riches archives

Dotées de riches archives, les Éditions Gallimard ont lancé en 2011 quatre expositions simultanées pour souligner leur centenaire. En plus de celle de la bibliothèque François-Mitterrand, à Paris, des expositions itinérantes se sont tenues à Buenos Aires, Frankfort et Québec. C'est à partir de celle à la bibliothèque Gabrielle-Roy (qui a aussi fait un arrêt à la Grande Bibliothèque, à Montréal) qu'on a tiré la substance de la présente exposition.

«Nous avons l'occasion, ici, de mettre en valeur une partie de notre collection, qui renferme de véritables trésors, indique Nicole Tremblay, directrice de la Bibliothèque des lettres et sciences humaines (BLSH). Ces trésors, nous les avons découverts en travaillant en collaboration avec le Département des littératures de langue française, qui célèbre son 50e anniversaire cette année. Nous espérons que les chercheurs qui ne nous connaissent pas encore trouveront l'occasion de fréquenter nos services.»

Mme Lamontagne signale la mise au jour, en fouillant dans les archives de la Bibliothèque nationale du Québec, de pièces rares ou oubliées, comme cette photo d'Antoine de Saint-Exupéry en visite à Montréal en 1942. Le bibliothécaire Normand Trudel, de la Bibliothèque des livres rares et collections spéciales de l'UdeM, a déniché de son côté un exemplaire de Terre des hommes (1939) du même auteur, avec une dédicace chaleureuse à Jean Bruchési. Tiré des mêmes collections de l'Université de Montréal, un exemplaire de la toute première édition du Petit prince sera présenté. Il s'agit non pas de l'édition publiée chez Gallimard en 1946, mais de celle parue chez l'éditeur américain Reynald & Hitchcock en 1943, en français. Saint-Exupéry vivait alors en exil à New York.

Outre les pièces rares provenant des collections spéciales de l'Université de Montréal et présentées en vitrine, le public pourra découvrir quelques fiches de lecture accompagnant les manuscrits soumis aux comités de lecture de la maison française, par exemple celles évaluant le roman de John Steinbeck Des souris et des hommes ou encore les romans Nord-Sud et L'ampoule d'or, de l'auteur canadien Léo-Paul Desrosiers, premier Québécois à être publié chez Gallimard avec Les engagés du grand portage (1938).

Autre particularité: le rôle joué par les éditeurs canadiens-français durant la guerre de 1939-1945. Ceux-ci ont pris le relai des maisons d'édition françaises pendant l'Occupation, publiant en toute légalité des écrivains français de renom comme Paul Claudel ou André Gide. L'exposition donne à voir les éditions canadiennes en facsimilé de certains de ces ouvrages initialement parus aux Éditions Gallimard. Des lettres d'écrivains et de Gaston Gallimard témoignent des échanges d'alors avec les éditeurs canadiens.

Volet universitaire

L'exposition de l'UdeM, si elle n'a pas la même visibilité que celle à la Grande Bibliothèque, offre une valeur ajoutée typiquement universitaire, sur laquelle Mmes Lamontagne et Tremblay insistent. Deux professeurs de littérature française, Andrea Oberhuber et Michel Pierssens, ont élaboré un programme de débats littéraires qui auront lieu à la Bibliothèque des livres rares et collections spéciales.

Ainsi, le 18 octobre de 17 h 30 à 19 h, des spécialistes se pencheront, sous la houlette de Bernard Beugnot, sur un des fleurons des Éditions Gallimard, la prestigieuse collection La Pléiade. Le 15 novembre, Élisabeth Nardout-Lafarge animera un échange sur les écrivains du Québec chez Gallimard. Une dernière table ronde, animée par Andrea Oberhuber, réunira le 6 décembre des experts autour du thème «Le livre et l'artiste, livre d'artiste».

À l'Université de Montréal, la venue de l'exposition a été coordonnée par Catherine Bernier, bibliothécaire à la BLSH, en collaboration avec Normand Trudel. Mme Lamontagne remercie chaleureusement tout le personnel qui a participé à sa réalisation.

Mathieu-Robert Sauvé

 

Sur le Web