Melvin Charney, 1935-2012

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  • Le 1 octobre 2012

Melvin CharneyLa mort de Melvin Charney, survenue le 17 septembre, laisse dans le deuil toute la communauté de l'École d'architecture de l'Université de Montréal, ses collègues et les étudiants qu'il a formés de 1963 à 1995, ainsi que tous ceux qui, par la suite, ont profité de sa contribution à la discipline.

 

Un des plus influents architectes de sa génération, professeur et co-fondateur, à l'Université, de l'École d'architecture en 1964, puis quatre ans plus tard de la Faculté de l'aménagement, Melvin Charney, au travers l'exercice de deux pratiques, celle d'architecte et celle d'artiste, a mené toute sa vie un intense travail théorique. Aujourd'hui, il lègue aux architectes canadiens un héritage intellectuel unique.

Des études sur l'architecture au Québec qu'il entreprend dès 1965, alors que Montréal subit les premières reconfigurations violentes de la planification régionale, posent à long terme la base de sa pensée. Nait une série d'écrits bouleversant les points de vue courants sur la discipline de l'architecture, dont deux mémorables articles, «Pour une définition de l'architecture au Québec», publié en 1971, et «À qui de droit», paru en 1982. «Pour une définition de l'architecture au Québec» sera par la suite traduit et réédité à l'étranger.

En 1968, Melvin Charney prend activement part aux travaux de formation de la Faculté de l'aménagement, il s'engage dans la modernisation de l'éducation architecturale au Québec au sein de l'Université, crée et dirige le programme d'études supérieures en aménagement de 1968 à 1972, puis l'Unité d'architecture urbaine de 1978 à 1992. Dès le début de son travail universitaire, Melvin Charney se fait critique de l'élitisme de la profession d'architecte, il s'intéresse aux architectures mineures, celles du quotidien, et de là donne une grande leçon à l'architecture. Le lieu est un espace non pas engendré par les règles de la composition, mais issu des besoins des citoyens. Melvin Charney n'hésite pas à traiter en architecture de questions politiques et éthiques; progressiste, adoptant des perspectives multiples, il trouve toujours les mots justes. Il développe la notion d'architecture comme pratique publique prenant ses racines dans la société même. Et le lieu social par excellence, c'est la ville. Ainsi l'architecture est un art de reconnaissance du lieu.

D'autre part, il s'accroche à dévoiler les vicissitudes de la tradition rationnelle propre à la modernité occidentale. Le totalitarisme comme problème central du 20e siècle devient alors un thème important de son œuvre artistique. Lecteur lucide de Foucault, Melvin Charney s'attaque aux questions éthiques en ayant le courage de mettre en évidence la perversité de l'architecture. Ses formes idéales peuvent servir les objectifs les plus oppressifs. Dans «The German Series: Visions of a Temple», le plan de la ville idéale de la Renaissance et le plan du camp d'Auschwitz Birkenau, superposés, révèlent une étonnante affinité. Mais les choses ne sont pas simples, car si l'idéalité radicale de la forme architecturale est contestée, Melvin Charney sait aussi qu'elle est volée au peuple. Dans une société instrumentalisée par l'architecture savante, on dénigre le savoir-faire tacite que chacun porte envers son environnement. Au lieu de proscrire la tradition, Melvin Charney regarde ce qu'on peut en retenir – reproduire, comme il disait lui-même – afin de retrouver la liberté, une valeur échappée dans la ferveur de réaliser des utopies du 20e siècle. «The Montrealness of Montreal: Formations and Formalities in Urban Architecture», qu'il publie dans Architectural Review en 1980, n'est donc pas tant un article sur l'histoire des formes urbaines que la célébration des savoir-faire architecturaux montréalais à un moment où la ville devient diffuse et s'étale dans ses périphéries.

Dès la fin des années 60, et tout au long des années 70 et 80, Melvin Charney est un important acteur de la scène internationale de la révision – au sens de la reconceptualisation – de l'architecture moderne. Il s'interroge sur la modernité et en découvre les mésaventures avec la machine des avant-gardes historiques. «The Grain Elevators Revisited», paru en 1967 dans Architectural Design, annonce la vraie nature de la machine – elle est un système complexe d'organisation territoriale. Ainsi, la vraie modernité est fabriquée en Amérique du Nord. De cette réflexion nait le pavillon du Canada à l'Exposition universelle d'Osaka en 1970.

Architecte et artiste, Melvin Charney a mis en évidence les liens de l'architecture avec la société et avec la vie quotidienne. Dans son œuvre, il a su trouver les mots simples et percutants permettant à tous de comprendre cette idée. En 2000, à la Biennale de Venise, il expose le fruit de toute sa vie: un dictionnaire. Des coupures de presse, les images du quotidien sur l'espace urbain et les gens dans les villes, collectionnées pendant des décennies, dévoilent dans une organisation méticuleuse et systématique (comme dans un dictionnaire) le sens de l'architecture.

Melvin Charney a fondé toute une école de pensée et une école architecturale à l'École d'architecture de l'Université de Montréal. Il a été un grand professeur, a su aborder des enjeux complexes dans un enseignement lumineux, sachant communiquer à ses étudiants une solide confiance en soi, une volonté d'agir dans le monde.

Il va beaucoup nous manquer.

Alan J. Knight et Irena Latek