Avec le printemps arabe, la page du postcolonialisme est tournée

Le printemps arabe a-t-il produit des fruits doux-amers? A demandé André Poirier, professeur de finance à HEC Montréal, à ses invités de la table ronde consacrée à cette épineuse question le 5 octobre.

 

«Les fruits ne sont ni doux ni amers; ils ne sont pas encore mûrs», a répondu Kamel Rekik, spécialiste tunisien du développement énergétique et partenaire de HEC Montréal dans l'implantation d'un programme de gestion de l'énergie en Tunisie dans les années 80. Si les fruits ne sont pas encore mûrs, il est donc trop tôt selon lui pour parler de contrerévolution devant la montée des forces islamistes dans ce pays où tout a commencé. «La Tunisie doit rompre avec son ancienne façon de gouverner et conserver une bonne image auprès de ses partenaires extérieurs parce que son économie est dépendante du monde extérieur», a-t-il souligné.

Pour Wassyla Tamzali, vice-présidente du Forum international des femmes de la Méditerranée, ex-directrice du programme de la condition féminine à l'Unesco et associée à un projet de collaboration de HEC Montréal en Algérie, nous assistons à la remise en marche de l'histoire. Cette marche était interrompue depuis la fin du colonialisme, auquel ont succédé des gouvernements nationaux autoritaires qui ont freiné l'émancipation des citoyens.

«C'est une révolution existentialiste et la page du postcolonialisme est tournée», a-t-elle déclaré. Si la guerre d'Algérie a eu pour effet de libérer l'Afrique du colonialisme, la révolution tunisienne a elle aussi un effet sur l'ensemble des pays arabes, même là où il n'y a pas eu de soulèvement. «En Algérie, dit-elle, le gouvernement se préoccupe maintenant de la qualité de vie et augmente les salaires.»

Présent par visioconférence, Khaled Abu Bakr, secrétaire de l'Egyptian Gas Association et ancien étudiant de HEC Montréal, avoue pour sa part avoir été surpris par les évènements. «L'Égypte de noyait pas ses problèmes d'écart de richesse, de chômage et de manque de liberté. On s'attendait à ce que quelque chose d'important se produise, mais pas à ce genre de révolution.» Alors que plusieurs s'inquiètent d'un basculement possible de la révolution dans ce pays, il se montre plutôt rassurant. «La démocratie est en train de se faire et le processus constitutionnel est lancé. Avec une augmentation du PNB de deux pour cent cette année, l'économie fonctionne», soutient-il.

Pour Sid Ahmed Ghozali, ex-premier ministre d'Algérie, la démocratie n'est pas pour demain dans les pays arabes, mais elle est «peut-être» en marche. «Que le peuple réclame du pain, de la liberté et de la dignité est quelque chose de nouveau dans le monde arabe. Les gouvernements nationaux ne peuvent plus traiter les citoyens comme des riens du tout». Mais il craint que les révolutions ne soient que symboliques et ne visent qu'à satisfaire l'opinion publique des pays occidentaux «en faisant semblant de libérer les peuples».

Le rôle du Qatar

Wassyla Tamzali s'est par ailleurs montrée intriguée et inquiète de la place prise par le Qatar dans ces évènements, notamment dans le soutien accordé aux groupes islamistes. Ne croyant pas que ce soutien réponde à des objectifs religieux, elle a relancé la question à ses collègues: «Que veut le Qatar?»

Rappelons que ce minuscule émirat de moins de 11 500 km2 et dont la population compte moins de deux millions d'habitants dispose de l'un des plus importants gisements de gaz naturel du monde. Le Qatar a donné refuge aux islamistes chassés des pays voisins tout en proposant ses services de médiateur dans les conflits locaux. Il accueille en outre la plus grande base militaire américaine à l'étranger.

Aux yeux de Sid Ahmed Ghozali, le Qatar n'a aucune légitimité pour exercer une domination sur le monde arabe. «S'il prétend le faire, c'est pour quelqu'un d'autre», avance-t-il avant d'ajouter que «ses interventions sont liées à ce que veulent les États-Unis». Le Qatar jouerait ainsi le même rôle que celui qu'a joué l'OTAN en Libye alors que l'organisation internationale a servi de bras armé aux intérêts américains.

Islam et laïcité

Ce point a soulevé l'incontournable question de l'influence des forces islamistes dans le contexte actuel. Wassyla Tamzali souligne qu'«il serait naïf de croire que la démocratie va démocratiser les partis islamistes. La religion ne tombe pas du ciel; c'est un moyen de contrôle social», déclare-t-elle.

À son avis, les croyants musulmans doivent accepter l'idée que la laïcité est nécessaire à la paix. Plus que la séparation de la religion et de l'État, la laïcité est surtout pour elle le respect de la liberté de conscience. «L'apostasie est le pire des crimes pour les musulmans et c'est ce que la laïcité doit faire cesser. Les musulmans doivent réformer l'islam comme les chrétiens ont réformé leur religion.»

C'est plutôt la charia qui punit l'apostasie et non l'islam, a répliqué Kamel Rekik, ajoutant qu'il faut séparer charia et Coran. Un point de vue partagé par Sid Ahmed Ghozali, qui est d'accord pour dissocier religion et politique mais qui ne croit pas que l'islam soit réformable.

Si la tenue d'un tel débat politique au sein d'une école de gestion peut paraitre étonnante, il faut savoir que «l'histoire de HEC Montréal est marquée par l'engagement social et politique de l'établissement, a rappelé André Poirier en ouverture du colloque. Les professeurs ont pour mission d'aborder les faits dans leur globalité et l'école n'a jamais évité les sujets chauds.»

Daniel Baril