Filmer les catastrophes avec son téléphone

Kalle Widelius est un touriste suédois en vacances à Ko Phi Phi Don, en Thaïlande, le 26 décembre 2004. Il prend des images de sa compagne Sarah, les pieds dans l'eau au bord de la plage, quand une forte vague déferle. Voyant que l'eau monte, le couple s'éloigne rapidement et se dirige vers un immeuble où il se réfugie aux étages supérieurs. Dans une scène ininterrompue de sept minutes, la caméra filme le tsunami historique de l'océan Indien qui fera plus de 200 000 morts dans les villes côtières.

 

Pour Richard Bégin, professeur au Département d'histoire de l'art et d'études cinématographiques, ce film, qui a été visionné près de 9,8 millions de fois depuis sa mise en ligne, s'inscrit dans le tournant de l'histoire du cinéma. «C'est à l'occasion du tsunami de 2004 qu'on a pu prendre la mesure exacte de ce qu'implique pour notre culture visuelle moderne l'utilisation de l'appareil mobile avec caméra numérique intégrée», croit ce professeur et chercheur qui vient d'obtenir une subvention de 40 000 $ sur deux ans du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada pour étudier cette «nouvelle esthétique de l'image en mouvement», qu'il appelle «mobilographie».

Pour qu'un film soit intégré à la banque de données qu'il met actuellement en place avec ses collaborateurs, la vidéo doit avoir été réalisée à l'aide d'un téléphone mobile et témoigner d'une réalité moderne selon l'angle de la fiction ou celui du documentaire. «Quand on analyse sommairement cette cinématographie, on découvre que la technique a moins d'importance qu'avant. Les images captent l'émotion plutôt que le fait. C'est un élément capital», explique-t-il.

Après tout, une vingtaine de festivals dans le monde se spécialisent dans la diffusion de courtes œuvres tournées à l'aide de téléphones cellulaires, qu'on appelle «films de poche» ou pocket films. Dans ces films, l'étape de la postproduction est réduite au minimum; elle est souvent même absente, car on met bout à bout des scènes sans le moindre montage. «On est très près de ce que faisaient les frères Lumière au tout début du cinéma», ironise M. Bégin.

«Mon topo» et happy slapping

En poste à l'Université de Montréal depuis un an, M. Bégin a été chargé de cours dans trois universités pendant plus d'une décennie et a fait deux postdoctorats en études cinématographiques. Son champ d'intérêt scientifique est la représentation des désastres et des catastrophes dans le septième art, particulièrement dans l'imaginaire post-apocalyptique. C'est durant un séminaire intitulé Désastre et culture visuelle: de l'analogique au numérique, à l'hiver 2012, que lui est venue l'idée de traiter des images captées par des téléphones intelligents comme un thème de recherche en soi.

La première urgence est d'archiver de façon méthodique ces films qui témoignent de leur époque et d'un point de vue subjectif. Pour le profane, cette urgence ne coule pas de source. «Il y a de nombreux films qui disparaissent presque aussi rapidement qu'ils apparaissent sur la toile. Il importe donc de les mettre ensemble afin de constituer un échantillonnage scientifique», indique le spécialiste. Un travail de bénédictin compte tenu du fait que les sites d'hébergement de vidéos après des débuts modestes, sont devenus des géants du Web. Né en 2005, le réseau YouTube, par exemple, compte plus d'un milliard d'abonnés. Chaque jour, on y visionne deux milliards de films.

Dans un deuxième temps, le chercheur compte analyser la production. Celle-ci est particulièrement éclectique, allant du plus divertissant au plus austère. Il abordera l'aspect sociologique de la caméra omniprésente et omnipotente qu'une majorité d'Occidentaux tiennent dans leur poche et qu'ils sortent au moment de vivre un évènement significatif.

De plus en plus, les télédiffuseurs font appel aux spectateurs pour qu'ils leur transmettent leur production la plus originale. Cela donne «Mon topo» de TVA Nouvelles. Les propriétaires de téléphones mobiles deviennent ainsi des collaborateurs-témoins des réseaux de diffusion, postés en tout temps dans des endroits stratégiques. Les meilleures images du tsunami du Japon, le 11 mars 2011, sont celles tournées par des survivants du drame qui ont tendu vers la vague leur téléphone sur le mode Caméra. Au cours de la fusillade au Centre Eaton de Toronto, le 2 juin dernier, des témoins ont pu transmettre en images la panique qui s'était emparée de la foule. Et les manifestants aux carrés rouges ont déposé d'innombrables images des rassemblements du printemps érable.

Il y a un revers à cette médaille, rappelle Richard Bégin. «La popularité de Youtube a fait naitre des phénomènes comme le happy slapping, qui consiste à rouer de coups un passant devant une minicaméra pour le seul plaisir d'être populaire sur Internet», rapporte-t-il. On est devant un paradoxe où l'on fait un geste spectaculaire, illégal et motivé par une certaine recherche de gloire... mais dans l'anonymat.

Tout cela grâce au téléphone «intelligent»...

Filmer «sans autorisation»

Téhéran sans autorisation, de Sepideh Farsi, doit son existence à ce nouveau genre de création. En 2008, la jeune femme a parcouru les rues de la capitale iranienne en filmant de multiples scènes sur son téléphone cellulaire. Dans le documentaire de 83 minutes qu'elle a réalisé, elle interroge des hommes et des femmes de tous les âges et émaille leurs propos de scènes croquées sur le vif. «Filmé à la barbe des mollahs, dans les rues, les taxis, les bars, ce portrait de Téhéran, impres­sionniste et protéiforme, nous révèle une cité schizophrénique où le traditionalisme le plus archaïque cohabite avec les pratiques de la modernité», écrit Télérama.

La réalisatrice a expliqué dans une entrevue diffusée sur le web que le téléphone a un avantage considérable sur le dispositif cinématographique traditionnel. Les personnes interviewées l'oublient facilement, ne s'en méfient pas, ce qui ouvre la porte aux confidences, à l'intimité.

Ici encore, la technique utilisée, pleine d'imperfections, perd de son importance devant l'authenticité du message. Il aurait été impossible pour Mme Farsi de tourner un film similaire «avec autorisation», dans le pays où l'on a battu à mort la photojournaliste canadienne Zahra Kazemi en 2003.

En tout cas, on n'a pas fini d'entendre parler des travaux de Richard Bégin, qui prépare un livre sur cette nouvelle esthétique cinématographique et qui possède un téléphone intelligent. «Oui je l'utilise en mode caméra. J'adore filmer mes enfants.»

Mathieu-Robert Sauvé

 

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