Les révoltes pourraient être mieux prédites

Malgré les nombreux observateurs aguerris postés aux principaux points chauds de la planète pour étudier les tensions au sein d'une société, personne ne semble avoir vu venir les soulèvements de 2011 dans les pays arabes. Mais, avec le modèle conçu par Jean-Charles Gris pour sa recherche de maitrise en criminologie, il aurait été possible de voir que les conditions étaient réunies pour un tel embrasement.

 

Alors que les études sur le sujet se limitent habituellement à ne considérer qu'un seul élément prédisposant à un type de soulèvement, le chercheur a abordé la question en tenant compte de l'ensemble des facteurs socioéconomiques désignés par divers auteurs et les a appliqués à tous types de désordres collectifs violents. «Le sujet n'avait jamais été traité quantitativement de manière macroscopique et globale», affirme-t-il.

Pour les besoins de cette recherche exploratoire, les évènements violents retenus sont ceux pouvant entrer dans la définition d'une émeute, ce qui va des manifestations populaires qui tournent à la violence jusqu'au soulèvement de masse pouvant conduire à la chute d'un gouvernement. Seuls sont exclus les conflits mettant en présence des groupes armés, que ce soit les armées légitimes ou d'insurrection, et les émeutes issues de rassemblements sportifs.

Au total, 410 évènements violents survenus dans 80 pays entre 2000 et 2010 ont été retenus pour analyse (voir la carte). «Ce sont des troubles suffisamment importants pour avoir été rapportés par les médias», précise le chercheur.

Multiplicité des facteurs

Selon le contexte et l'élément déclencheur, le soulèvement sera qualifié d'émeute politique, socioéconomique ou ethnico-religieuse. Pour la période étudiée, c'est le Kirghizstan qui vient en tête de liste pour les émeutes ethniques et religieuses avec un taux de plus de 13 évènements violents par tranche de 10 millions d'habitants. Ce titre revient à la Somalie pour ce qui est des émeutes politiques (taux de 17,5 évènements) et à la Guinée-Bissau pour les émeutes socioéconomiques (taux de 42).

Toutes catégories confondues, la Canada a un taux inférieur à 1 soulèvement pour 10 millions d'habitants à déplorer. «Si le Canada figure sur la carte, c'est principalement à cause des émeutes lors des manifestations contre la brutalité policière et des émeutes de Montréal-Nord en 2008», souligne le chercheur.

L'analyse de Jean-Charles Gris a montré que, si chacune des catégories d'émeutes est principalement corrélée avec des déclencheurs politiques, économiques ou ethniques selon le cas, l'ensemble des autres facteurs peuvent également jouer un rôle dans l'éclatement de l'émeute.

On peut voir, par exemple, que l'indice de démocratie est inversement corrélé non seulement avec les émeutes politiques mais aussi avec les émeutes économiques. Le chômage, pour sa part, n'est pas qu'un facteur prédisposant aux émeutes économiques, il favorise en outre les émeutes ethniques et religieuses. Les dépenses de santé sont significativement liées aux émeutes économiques et politiques, mais pas aux émeutes religieuses. Le niveau de corruption est quant à lui lié à la fois aux émeutes politiques et aux émeutes économiques.

Le principal facteur associé aux émeutes ethnico-religieuses demeure la division du pays, que ce soit selon les groupes ethniques, linguistiques ou religieux. Viennent ensuite les dépenses militaires, une démocratie précaire et la faible urbanisation. «En milieu rural, il y a moins de pluralisme et celui qui est différent de soi apparait comme plus menaçant», mentionne le chercheur pour expliquer ce dernier facteur.

Le recoupement de toutes ces données amène Jean-Charles Gris à constater que les violences collectives ne surviennent pas principalement dans les dictatures ni dans les démocraties mais plutôt dans les systèmes hybrides, qui sont une transition entre la dictature et la démocratie. «Une fois qu'une dictature commence à s'ouvrir sur l'extérieur, les gens voient qu'ils peuvent avoir mieux que ce qu'ils ont et commencent à le réclamer, indique-t-il. La Chine, par exemple, ne pourra contenir indéfiniment un milliard de personnes qui réclament plus de démocratie.»

Printemps arabe

Les modèles statistiques élaborés par le chercheur expliquent, lorsqu'ils sont appliqués séparément à chacune des catégories d'émeutes, de 33 à 40 % de la variance de tels évènements dans un pays. Appliqué aux trois catégories à la fois, le modèle unique explique jusqu'à 50 % de la variance. «C'est statistiquement solide, déclare-t-il. En sciences sociales, parvenir à expliquer 50 % de la variance d'un comportement est un succès certainement non négligeable et un tel outil peut s'avérer fort utile.»

Jean-Charles Gris a également testé la valeur prédictive de son modèle en l'appliquant aux pays de son échantillon qui ont connu le «printemps arabe». Pour la Tunisie, l'Égypte, le Maroc, le Yémen et l'Iran, le modèle prévoit un taux d'émeutes plus élevé que ce que les médias ont relaté durant la période de 2000 à 2010. «Cette disparité entre la prévision et ce qui a été rapporté montre que les conditions nécessaires à une hausse des émeutes étaient présentes dans ces pays», dit-il.

Seule l'Algérie, qui affiche un taux d'émeutes supérieur à la prédiction, répond moins bien au modèle, alors que la Libye ne faisait pas partie de l'échantillon de base.

Cette recherche de maitrise a été codirigée par Samuel Tanner et Marc Ouimet, professeurs à l'École de criminologie de l'Université de Montréal.

Daniel Baril