Un Casanova plus séduisant que séducteur

«Rien de tout ce qui existe n'a jamais exercé sur moi un si fort pouvoir qu'une belle figure de femme.» Cette citation tirée des Mémoires de Casanova résume bien l'idée qu'on se fait de ce personnage connu pour son côté aventurier et ses nombreuses conquêtes féminines.

 

Giacomo Casanova (1725-1798), né à Venise de parents comédiens, n'était ni noble, ni beau, ni riche. Il a même été abbé tout en étant franc-maçon et a connu les geôles de la ville. Il était aussi joueur impénitent, avocat, escroc à ses heures, violoniste, diplomate ou agent secret et habile écrivain. Comment a-t-il gagné sa notoriété et en est-il venu à incarner le symbole de la séduction?

C'est ce que le philosophe Maxime Rovere tentera d'éclaircir dans une conférence consacrée à Casanova aux Belles Soirées de l'Université de Montréal. Auteur d'une biographie récente sur ce célèbre auteur (Casanova, parue chez Gallimard en 2011), les propos du conférencier renversent les idées reçues et réhabilite le personnage.

Un philosophe

«Pour aborder Casanova, il faut se garder d'appliquer à son histoire les catégories issues des deux siècles qui nous séparent de lui», peut-on lire au dos de la biographie que l'auteur a voulu différente de innombrables tableaux de séducteur. Maxime Rovere voit d'abord en Casanova un philosophe qui pratique ce que Spinoza a théorisé, c'est-à-dire la recherche du bonheur et de la liberté. C'est d'ailleurs en travaillant à la traduction de Spinoza, cité dans le principal ouvrage de Casanova, que M. Rovere a décelé des ressemblances entre les deux.

«Casanova est un homme qui a beaucoup lu, qui sait réfléchir, mais sa réflexion ne s'élabore pas comme une articulation entre des concepts; elle se fabrique au cœur des souvenirs lorsqu'il se penche sur sa vie. C'est une autre manière de réfléchir, une nouvelle façon de philosopher», confie-t-il à Forum.

L'image du Casanova séducteur qui multiplie les conquêtes semble surfaite et provenir de ses détracteurs au sein de l'aristocratie et du clergé. Dans Histoire de ma vie, qui demeure sa principale œuvre, il rapporte 122 aventures amoureuses, ce qui demeure en deçà de ce que tout aristocrate de l'époque pouvait revendiquer, sans parler des mœurs d'aujourd'hui...

«Casanova est devenu le héros des gens qu'il détestait: les mâles bourgeois avides de conquêtes amoureuses ont vu en lui un champion de la séduction, mais c'est absurde! déclare Maxime Rovere. L'originalité réelle de Casanova n'était pas dans le nombre de ses conquêtes, mais dans son affirmation et sa théorisation de l'égalité des hommes et des femmes sur le plan du désir.»

Casanova féministe

Selon le philosophe, le fait que Casanova a été un déclassé et un dominé dans la société aristocratique l'a rendu très sensible à l'oppression que vivaient les femmes de son époque. «Elles sont enfermées dans des couvents, cloitrées chez elles, surveillées ou vendues par leurs propres parents. Casanova adopte à leur endroit une position très différente de celle d'un mâle dominant. De ce point de vue, il est l'assassin de Don Juan, un aristocrate typique du 17e siècle qui détient tous les pouvoirs, se comporte comme un aigle impressionnant et dangereux, capable de séduire mais aussi d'abimer presque tout ce qu'il touche.»

Casanova précurseur du féminisme? Maxime Rovere n'hésiterait pas à l'affirmer. Selon l'analyse qu'il fait de son récit de vie, Casanova apparait davantage comme un perdant plutôt qu'un gagnant au jeu de la séduction. «Il n'est jamais si heureux que lorsqu'il traite avec une femme d'égal à égal et qu'elle démontre sans ambigüité qu'elle est libre d'agir. Le rapport amoureux est pour lui un levier qui permet de renverser le déséquilibre social entre les hommes et les femmes.»

C'est ce Casanova qui a proposé aux femmes un espace de reconnaissance de leur liberté qui intéresse le philosophe pour qui la célébrité est attribuable au plaisir que procure la lecture de son œuvre. «Il incarne l'une des formes les plus aimables de la séduction, ajoute-t-il. On le prend en compassion, il devient touchant et, une fois qu'on le fréquente, on devient son intime.»

Le Casanova de Maxime Rovere apparait ainsi plus séduisant que séducteur. Une conférence qui bouleversera sans doute l'image qu'on a du célèbre Vénitien.

Daniel Baril

Casanova: homme en devenir cherche femme libre, conférence de Maxime Rovere aux Belles Soirées le 22 octobre à 19 h 30.