L'exploitation des gaz de schiste compromet celle des énergies renouvelables

  • Forum
  • Le 29 octobre 2012

  • Daniel Baril

MM. Bouchard, Durand et Mousseau suivent de près l'évolution des débats sur les gaz de schiste.«L'exploitation des gaz de schiste va tuer tous les projets de développement des énergies renouvelables en Amérique du Nord et dans le monde. Déjà en Ontario, de tels projets sont sur la glace», affirme Normand Mousseau, professeur au Département de physique de l'Université de Montréal. Spécialiste des ressources énergétiques, le professeur participait à une table ronde sur les gaz de schiste organisée par le Comité de développement durable de Polytechnique Montréal le 19 octobre.

 

Si la mise en valeur des énergies renouvelables risque d'être compromise, c'est que le gaz naturel contenu dans les roches sédimentaires coute de 8 à 10 fois moins cher à exploiter que le pétrole. «Il y aura inévitablement un transfert vers cette ressource peu couteuse», a soutenu le professeur.

Ce transfert est d'ailleurs déjà observable. Depuis sept ans, la production de pétrole est stable à environ 4 milliards de tonnes par année, alors que celle de gaz naturel est passée, entre 2005 et 2010, de 2,5 à 3 milliards de tonnes.

La consommation de pétrole, qui représentait 37% de la consommation énergétique mondiale en 2008, est maintenant de 33%. Le gaz naturel a pour sa part gagné 1% de la part de la consommation en passant de 23 à 24%. C'est le charbon qui pour l'instant bénéficie le plus du transfert de l'exploitation; cette source d'énergie représente aujourd'hui 30% de la consommation, soit un gain de 5% en cinq ans.

Au cours de la même période, les énergies renouvelables ont perdu 1% de leur part du marché, passant de 9 à 8%. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, la tendance est donc au maintien de l'exploitation des énergies fossiles au détriment des énergies renouvelables. Que le moratoire présentement en vigueur au Québec concernant les gaz de schiste soit maintenu ou non, cela ne changera rien à cette tendance mondiale, estime le professeur Mousseau.

Le retour en force du charbon, dont la production a doublé depuis 20 ans, risque d'ailleurs de se confirmer. Selon les chiffres avancés par le conférencier, les réserves mondiales de pétrole seront épuisées dans 49 ans, celles de gaz naturel dans 59 ans et celles de charbon dans 112 ans.

L'exploitation des gaz de schiste n'est pas sans poser de problèmes. Pour Normand Mousseau, le principal est la gestion des eaux usées utilisées pour la fragmentation de la roche. Cette eau est chargée de produits chimiques et de tous les minéraux libérés par la fragmentation. Elle constitue un risque de contamination de la nappe phréatique et l'on ne sait guère comment en disposer pour l'instant.

Des fuites inévitables

Les techniques actuelles d'exploitation des gaz de schiste comportent de sérieuses lacunes, a pour sa part fait valoir Marc Durand, professeur retraité du Département des sciences de la Terre et de l'atmosphère de l'UQAM.

Bien que l'industrie soutienne qu'une couche de roche imperméable de 1000 mètres sépare le schiste sédimentaire de la surface, la fracturation de ce schiste produit des conditions de perméabilité semblables à celles de la surface.

Aux yeux du professeur, l'exploitation ne permet de retirer que 20 % du gaz présent dans la roche et de nombreuses fractures à travers la couche dite imperméable peuvent amener le gaz restant jusqu'à la surface. «Il existe 300 kilomètres de galeries souterraines à Montréal et dans les environs; lorsqu'on ausculte les parois de ces galeries, on constate de quatre à cinq fois plus de failles que celles décelables à la surface», dit-il.

Une fois le schiste atteint, le forage se fait à l'horizontale sur une distance d'une centaine de mètres et c'est dans cette galerie horizontale que s'effectue la fracturation hydraulique. Mais plusieurs problèmes peuvent venir contrarier les plans. En Mauricie, un tel forage devait initialement se faire à 750 mètres de la surface. Des difficultés inattendues ont conduit l'exploitant à forer à 600 mètres. Au final, il s'est avéré que la galerie horizontale se trouvait 35 mètres plus haut que ce qui avait été visé!

Marc Durand craint aussi que les coulis avec lesquels on scelle un puits à la fin de son exploitation causent des ennuis à moyen et long terme. Des analyses réalisées sur de tels bouchons dans les puits traditionnels de gaz naturel (sans fracturation) ont montré des problèmes d'étanchéité et de corrosion dans 60 % des cas après 30 ans. «Personne ne soutiendrait qu'une structure tel un viaduc puisse durer toujours, souligne le géologue. On ne sait rien de la durée de vie de ces bouchons qui sont inatteignables parce que trop profonds.»

À son avis, il est évident que ces structures constitueront une source de problèmes majeurs dans l'avenir.

A-t-on besoin des gaz de schiste?

Pour Michel Bouchard, professeur à Polytechnique Montréal, le Québec ne s'est pas encore posé la vraie question: l'exploitation des gaz de schiste répond-elle à un besoin et, si oui, lequel?

La façon dont doit se faire cette exploitation dépend d'après lui de l'objectif poursuivi: vise-t-on l'autonomie énergétique du Québec ou l'exploitation d'un produit considéré comme une ressource minière? Est-ce pour un usage domestique ou pour vendre à l'étranger? Le Québec n'a pas répondu à ces questions primordiales parce qu'il n'y a pas eu de véritable évaluation environnementale stratégique (EES) sur le sujet.

«L'évaluation effectuée par le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement [BAPE] est presque une EES, mais il n'a pas posé la question du besoin et son rapport ne dit rien sur la justification de cette exploitation», déplore le professeur.

Le rapport du BAPE a conclu que le Québec manquait de règlements adéquats pour encadrer l'exploitation des hydrocarbures et que la Loi sur les mines était inappropriée pour gérer une telle industrie. Il a également signalé que la fiscalité relative aux redevances était inadéquate, que l'exploitation comportait des risques environnementaux sérieux et qu'il fallait procéder à une véritable EES.

Le gouvernement dit avoir lancé depuis une telle évaluation (commission dirigée par Robert Joly), mais Michel Bouchard considère que ce n'en est pas vraiment une. «Une EES doit être un outil courant qui facilite une opération et non qui la retarde. Cette commission va durer trois ans et couter autour de sept millions de dollars pour des conclusions déjà connues.» Il y a confusion dans les termes, estime-t-il.

Daniel Baril

 

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