Aide médicale à mourir: une question de science ou de valeurs?

  • Forum
  • Le 5 novembre 2012

  • Daniel Baril

«Il faut distinguer entre ce qui relève d'une cessation de traitement, d'un traitement soulageant les souffrances mais abrégeant la vie et d'un traitement mettant délibérément fin à la vie», dit M. Boivin. (Photo: iStockphoto)Le débat sur le suicide assisté et l'euthanasie vient d'être relancé au Canada à la suite de deux évènements récents. Au Québec, en mars dernier, le rapport de la Commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité concluait qu'une personne gravement malade et sans possibilité de guérison devait pouvoir compter sur l'aide d'un médecin pour mettre fin à ses jours.

 

Trois mois plus tard, un jugement de la Cour suprême de la Colombie-Britannique invalidait les dispositions du Code criminel interdisant de telles interventions, jugement aussitôt porté en appel par le gouvernement fédéral.

Ces questions soulèvent des enjeux à la fois juridiques, éthiques et sociétaux fondamentaux qui interpellent au premier chef les chercheurs universitaires. Comme la situation a considérablement évolué au cours des dernières années – certains pays ayant libéralisé leurs lois à cet égard –, beaucoup de données empiriques sont maintenant disponibles pour éclairer le débat.

Le Dr Antoine Boivin, chercheur associé à l'Institut de recherche en santé publique de l'Université de Montréal (IRSPUM) et professeur à l'Université de Sherbrooke, vient de lancer un projet de recherche visant à décortiquer ces nouvelles données. Il livrait le cadre théorique de ce projet au cours d'un débat midi organisé par l'IRSPUM le 29 octobre.

Pour l'instant, le chercheur ne tranche pas la question de savoir si l'aide médicale à mourir doit relever de la science ou de l'éthique, mais son projet de recherche est résolument orienté vers l'analyse des données empiriques et probantes. Ces données seront notamment tirées de divers rapports produits par des pays tels la Belgique, la Suisse, les Pays-Bas ainsi que par des États américains comme l'Oregon et le Montana, qui permettent l'intervention médicale destinée à mettre fin à ses jours. Les Pays-Bas, qui tiennent également compte de la souffrance psychologique, autorisent, dans certaines conditions, une telle intervention même lorsqu'un patient gravement atteint n'est pas en mesure d'en faire lui-même la demande.

Antoine BoivinAu Canada, les seules données disponibles sont celles des jugements des divers tribunaux du pays. Nous n'avons en fait aucune information sur les cas non judiciarisés.

«Il faut d'une part distinguer entre ce qui relève d'une cessation de traitement, d'un traitement soulageant les souffrances mais abrégeant la vie et d'un traitement mettant délibérément fin à la vie», a d'emblée précisé le conférencier, qui fera la synthèse des effets de chacune des pratiques. «Toutes ces données nationales et internationales sont par ailleurs teintées par le système de santé et par les normes professionnelles et sociales en vigueur dans les pays concernés et il faut se demander si elles sont applicables au Québec et au Canada», a-t-il ajouté.

Parmi les chercheurs qui assistaient à la présentation, les réactions ont parfois été diamétralement opposées. Certains ont souligné que l'orientation retenue par Antoine Boivin ne semblait pas faire suffisamment de place à l'éthique dans ce débat. Est-ce que les décisions, par exemple, doivent être prises uniquement à la lumière des données probantes ou si des valeurs telles que l'autonomie du patient, la bienfaisance, la justice et l'équité doivent être considérées?

Pour d'autres, le débat a justement été trop orienté par les considérations éthiques et il faut l'éclairer par les analyses scientifiques. Dans cette optique, l'utilitarisme – qui vise le bienêtre de la population – devient le meilleur guide en permettant d'éviter les dérapages idéologiques.

En réponse à un participant qui souhaitait savoir si son rapport de recherche contiendra des recommandations, le Dr Boivin a plutôt retourné la question à l'auditoire en demandant si c'était le rôle du chercheur d'arbitrer le débat et d'indiquer la direction à suivre. La question est donc posée.

Daniel Baril

 

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