Des enfants peu conscients des risques d'abus sexuels

  • Forum
  • Le 12 novembre 2012

  • Daniel Baril

À l'aide de bandes dessinées, l'équipe de recherche a mesuré la capacité des enfants à reconnaitre une situation problématique sur le plan des touchers sexuels et à adopter le bon comportement.Les histoires d'enfants victimes d'intimidation à l'école ou d'abus sexuels font régulièrement la manchette dans les médias. Paradoxalement, alors que l'environnement social dans lequel baignent ces enfants est considéré comme hypersexualisé, il n'y a toujours pas de cours d'éducation à la sexualité dans les écoles du Québec, bien qu'un projet de réintroduction d'un tel enseignement soit à l'étude.

 

Il existe toutefois certains programmes de sensibilisation visant la prévention de la violence faite aux enfants offerts aux écoles par des groupes communautaires. C'est le cas de l'atelier Espace, proposé aux élèves par le Centre de prévention des agressions de Montréal. Ce programme, adapté d'une démarche américaine, a déjà fait l'objet d'une évaluation auprès des Québécois francophones, mais il existe peu de données sur l'efficacité de telles interventions auprès des enfants de milieux multiethniques et défavorisés.

Avec trois de ses collègues du Centre de recherche interdisciplinaire sur les problèmes conjugaux et les agressions sexuelles, Isabelle Daigneault, professeure au Département de psychologie de l'Université de Montréal, a voulu combler en partie cette lacune.

Connaissances de base faibles

Le programme Espace comprend un atelier de 90 minutes destiné à sensibiliser les enfants de 3 à 12 ans aux risques d'agression sexuelle et à l'intimidation qu'ils peuvent avoir à affronter dans la rue ou à l'école. Au moyen de jeux de rôle dans lesquels ils prennent une part active, les enfants apprennent quel est le meilleur comportement à adopter dans telle ou telle circonstance.

Isabelle DaigneaultL'évaluation de l'équipe d'Isabelle Daigneault s'est effectuée auprès de 160 élèves des quatre premières années du primaire fréquentant deux écoles multiethniques en milieux défavorisés. Un premier test s'est tenu tout de suite après l'activité et a été refait deux ans plus tard, soit avant et après une reprise de l'atelier. Des élèves d'une troisième école à qui l'activité n'a pas été offerte ont également participé à l'expérience à titre de groupe témoin.

Un premier constat est que les connaissances de base permettant à ces enfants de faire la part des choses entre touchers sexuels appropriés et inappropriés sont plutôt faibles. Les chercheurs ont en effet noté un taux de mauvaises réponses de l'ordre de 50 % lorsqu'on présente, à l'aide d'illustrations mettant par exemple en scène un médecin ou un facteur, divers scénarios de contacts entre enfant et adulte. Mais lorsque la situation problématique est saisie, le taux de bonnes réponses relatives au comportement à adopter est de plus de 80%.

Contrairement à ce qui a été observé chez les enfants francophones de milieux plus aisés, les résultats n'ont pas différé après la présentation de l'atelier ni par rapport au groupe témoin, et ce, quel que soit le niveau scolaire. Isabelle Daigneault en conclut qu'un atelier de 90 minutes n'est sans doute pas suffisant pour conscientiser les enfants lorsque les connaissances de base sont faibles.

Miser sur le rappel

L'évaluation refaite deux ans plus tard avec les mêmes enfants montre que le niveau de connaissance s'est accru quant aux contacts sexuels inappropriés et que les enfants se disent moins fréquemment victimes d'intimidation de la part de leurs pairs. Mais cette amélioration s'observe également chez les élèves du groupe témoin.

La reprise de l'atelier a par ailleurs donné de meilleurs résultats lorsqu'il a été présenté de façon plus condensée et en amenant les enfants à se remémorer ce qu'ils avaient appris deux ans plus tôt. Cette façon de procéder a conduit à des résultats plus positifs qu'un atelier complet de 90 minutes sans remémoration des apprentissages.

Pour Isabelle Daigneault, si l'atelier complet a donné de moins bons résultats, c'est sans doute parce qu'il aborde trop de sujets. «Trop de thèmes sont traités en trop peu de temps, souligne-t-elle: intimidation, gestes à caractère sexuel, violence subie, violence observée, etc. Pour qu'il y ait un effet, il faut moins de thèmes et plus de rencontres. Cela est confirmé par les méta-analyses qui montrent que de quatre à cinq heures de formation par année, avec participation active des enfants, sont nécessaires pour obtenir de bons résultats.»

Le succès de l'atelier condensé serait dû non seulement au fait que moins de sujets sont discutés mais surtout à la méthode pédagogique du rappel. «Amener l'enfant à se rappeler ce qu'il a appris consolide l'information déjà enregistrée», affirme la professeure.

L'étude montre en outre que le degré d'anxiété des enfants n'a pas augmenté du fait d'avoir pris conscience de risques jusque-là ignorés.

Aux yeux de l'équipe de chercheurs, les enfants de milieux multiethniques et de conditions socioéconomiques défavorisées se trouvent donc davantage à risque de subir des agressions sexuelles, car ils sont moins sensibilisés à ce genre de situation. Les ateliers d'information devraient être plus nombreux et miser sur le rappel des connaissances acquises.

Daniel Baril