L'âme des Pygmées reflétée par leurs chants

  • Forum
  • Le 12 novembre 2012

  • Daniel Baril

La chercheuse Nathalie Fernando se rend chaque année au Congo, où elle visite une communauté de Pygmées. Ses travaux permettent de mieux comprendre la culture en péril de ces populations. (Photo fournie par Mme Fernando)Les Pygmées sont parmi les derniers chasseurs-cueilleurs de la planète. Morcelés en petites communautés sur un vaste territoire de l'Afrique centrale, ils voient leur survie menacée par l'exploitation forestière et la domination politique.

 

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Les Pygmées sont parmi les derniers chasseurs-cueilleurs de la planète. Morcelés en petites communautés sur un vaste territoire de l'Afrique centrale, ils voient leur survie menacée par l'exploitation forestière et la domination politique.

«On peut parler de génocide culturel et humain», affirme l'ethnomusicologue Nathalie Fernando, professeure à la Faculté de musique et au Département d'anthropologie de l'Université de Montréal. Depuis 2005, la professeure étudie le chant et la musique des Pygmées du nord du Congo afin d'en comprendre les structures et significations, mais aussi d'en tirer des informations sur l'histoire de ces ethnies et leur relation avec la nature.

«J'essaie de comprendre comment l'être humain pense la musique au-delà des variabilités culturelles», résume-t-elle.

Un tronc culturel commun

Disséminés dans une vingtaine d'aires géographiques entre le Cameroun, le Gabon, le Congo, la République démocratique du Congo, le Rwanda, le Burundi et l'Ouganda, les peuples pygmées ne parlent pas les mêmes langues et ignorent parfois l'existence des uns et des autres. Certains ethnologues ont soutenu que leur seule caractéristique commune, outre la petite taille, était d'être des chasseurs-cueilleurs adaptés à la forêt tropicale. Mais les travaux de Nathalie Fernando plaident plutôt en faveur d'un tronc culturel et historique commun.

La chercheuse Nathalie Fernando se rend chaque année au Congo, où elle visite une communauté de Pygmées. Ses travaux permettent de mieux comprendre la culture en péril de ces populations. (Photo fournie par Mme Fernando)«L'étude comparative des chants des Pygmées fait ressortir des similitudes troublantes entre ces populations dispersées», dit la chercheuse.

Quelle que soit l'ethnie concernée, le chant se caractérise par un ensemble de polyphonies yodelisées, c'est-à-dire passant d'une voix de poitrine à une voix de tête. Ces prestations vocales, techniquement difficiles à accomplir, peuvent aussi inclure des onomatopées et quelques mots introduits par la personne qui lance le chant. Le tout est souvent accompagné de battements de tambour ou de percussions sur un simple morceau de bois au sol effectuées exclusivement par les hommes.

Bien que les chants ne correspondent pas à des narrations, il existe un répertoire pour chaque circonstance de la vie, que ce soit la chasse à l'éléphant (aujourd'hui interdite), les relations entre hommes et femmes, la divination, l'amour, l'appel des esprits de la forêt, les initiations ou toute situation à caractère moral. Il y a des yodels masculins, d'autres féminins et d'autres encore appartenant aux deux sexes.

«Le chant varie selon la personne qui l'amorce, mais garde sa structure polyrythmique particulière qui assure sa cohérence avec l'évènement, explique Nathalie Fernando. Les Pygmées ont des modèles mentaux à partir desquels ils composent les chants, mais sans refaire les mêmes séquences et sans mélanger les répertoires.»

Musique et émotions

Même si ce type de chant peut sembler très éloigné du nôtre, les Pygmées sont tout de même en mesure de reconnaitre les émotions produites par notre musique. «On peut donc penser qu'il existe, dans ce domaine, un substrat commun à l'espèce humaine», avance l'ethnomusicologue.

Mais l'inverse n'est pas vrai. «Nous sommes incapables de reconnaitre les émotions auxquelles leur chant et leur musique sont associés parce que ce ne sont pas les mêmes paramètres. Le Pygmée utilise le chant pour surmonter une émotion et non pour la susciter. En cas de deuil, par exemple, le chant, qui est un moyen privilégié de communication avec le monde surnaturel, permet de sortir de la tristesse en demandant l'aide des esprits. Le chant reflète le lien particulier entretenu avec la forêt; on chante pour éveiller la forêt et pour qu'elle veille sur nous. Pour cela, il faut que tous chantent ensemble de façon vive et intense.»

Dans sa relation avec la nature, le Pygmée ne considère pas que la forêt lui appartient mais plutôt qu'il appartient à la forêt.

Pour la chercheuse, il ne fait pas de doute que les structures communes observées dans les chants, les rituels et les croyances de diverses communautés révèlent un passé commun. «Même si les Pygmées ne parlent pas les mêmes langues, certains chants sont connus de tous. Le substrat commun permet la communication et les échanges entre les communautés.»

Sauvegarder le patrimoine

Avant la colonisation, un certain équilibre existait entre Pygmées nomades et Bantous sédentaires (l'ensemble des autres indigènes peuplant l'Afrique centrale). Depuis, cet équilibre basé sur les échanges s'est rompu au profit des Bantous. La situation s'est aggravée avec l'exploitation industrielle de la forêt, obligeant les Pygmées à pratiquer la chasse intensive pour alimenter les villes artificielles construites pour les travailleurs forestiers. D'autres sont contraints de travailler dans des conditions de servitude pour les Bantous agriculteurs et l'on rapporte une mortalité infantile très élevée.

«Les Pygmées n'ont aucune protection et leur mode de vie est difficilement adaptable à celui d'aujourd'hui», déplore Nathalie Fernando.

Au cours de ses voyages annuels parmi ces populations, l'ethnomusicologue a réalisé des enregistrements de chants des Pygmées qui ont donné lieu à la production d'un disque de la collection des Archives internationales de musique populaire du Musée d'ethnographie de Genève, disque intitulé Polyphonies pygmées du nord-Congo. Ces travaux permettent non seulement de mieux comprendre cette culture en péril, mais aussi de sauvegarder ce patrimoine menacé et classé au patrimoine immatériel de l'humanité par l'Unesco.

Daniel Baril