Regard d'un ethnologue sur le travail de la police

  • Forum
  • Le 12 novembre 2012

  • Daniel Baril

Policiers français lors d'émeutes à Paris en 2006 (Image: Philippe Leroyer)Une enquête comme celle qui a suivi la mort du jeune Fredy Villanueva, abattu par la police en 2008 à Montréal, serait-elle possible en France? Si l'on s'en tient au tableau brossé par Didier Fassin du travail de la police française, il semblerait que non.

 

Didier Fassin, à la fois médecin, sociologue et anthropologue, est professeur à l'École des hautes études en sciences sociales de Paris. Il était récemment de passage à l'Université de Montréal pour participer à deux séminaires de Mariella Pandolfi, du Département d'anthropologie, portant notamment sur les violences contemporaines. Le professeur a également pris part à un échange avec deux collègues de l'École de criminologie de l'UdeM, Samuel Tanner et Benoît Dupont, présenté à la librairie Olivieri.

La force de l'ordre

Le Dr Fassin s'est fait connaitre du grand public français par un ouvrage percutant paru en 2011, La force de l'ordre: une anthropologie de la police des quartiers. Le livre se distingue par l'approche utilisée: l'auteur a recouru à la méthode ethnographique de l'anthropologue de terrain en accompagnant, pendant 15 mois, les brigades anticriminalité (BAC) qui opèrent dans les banlieues parisiennes et autres milieux difficiles. Ses observations ont été minutieusement notées dans son carnet d'ethnologue.

Il en ressort un ouvrage rédigé sous forme de récits descriptifs de scènes d'intervention et reproduisant parfois des interrogatoires à la lettre. «J'ai voulu éviter le ton accusateur et il s'agit du regard d'un non-spécialiste des questions policières, tient-il à préciser. L'approche donne une nouvelle vision des choses en rendant visibles des éléments qui ne le sont pas, ce qui change la perception que se fait le public du travail de la police.»

Ses observations l'amènent entre autres à conclure que les policiers «construisent leur public» comme un groupe hostile et taxent les juges de laxisme. Il faut donc, à leur avis, rendre la justice dans la rue.

Mme Pandolfi avait invité M. Fassin à transmettre les résultats de ses travaux sur le travail des policiers en France.

Un mythe déboulonné

 

«La méthode ethnographique apporte de la profondeur à l'analyse, commente Samuel Tanner. La violence policière n'apparait plus seulement comme physique mais aussi comme morale: c'est une violence invisible, faite d'humiliations et de brimades, qui présente l'autre tel un ennemi qu'il faut interpeler.»

Ce processus subtil se situe, selon le criminologue, en amont de la violence physique. Il en va de même des attitudes racistes, qui s'avèrent refléter un racisme institutionnel en amont de l'action.

En mettant l'accent sur l'aspect qualitatif des interventions plutôt que sur l'habituel aspect quantitatif des contrôles, l'analyse de Didier Fassin déboulonne le mythe d'un travail policier centré sur l'action. Précisons que les BAC ont spécifiquement pour mission de réprimer la criminalité, surtout de nuit, en procédant à des arrestations lors de flagrants délits. «Mais le travail est souvent empreint d'ennui et de banalité, souligne Samuel Tanner. Par les nuits sans évènements majeurs, le moindre incident prend des dimensions disproportionnées pour justifier le contrôle policier.»

Benoît Dupont a pour sa part été étonné par le clivage qu'il a constaté entre l'accueil que les médias ont réservé à l'ouvrage de Didier Fassin et celui que lui ont fait les sociologues spécialistes du sujet. «L'accueil a été retentissant de la part des journalistes alors que les sociologues, à l'unanimité, ont formulé de violentes critiques contre le livre.»

Les reproches des spécialistes ont porté tant sur la méthodologie que sur le corpus considéré comme trop limité et l'analyse jugée biaisée. «Mais c'est plutôt l'immixtion, dans le groupe des spécialistes, d'un anthropologue avec un ouvrage percutant qui les a gênés, croit Benoît Dupont. Didier Fassin a mis en lumière un système de corruption qui opère au grand jour sans que personne réagisse, qui bénéficie de l'aveuglement volontaire des autorités et ça dérange.»

Le criminologue signale entre autres le dévoilement d'une vingtaine de morts, essentiellement de jeunes Africains et Maghrébins, dues directement au travail des policiers sans qu'aucune enquête publique ait jamais été instituée. «Certains ont été renversés lors de poursuites par des autopatrouilles, on a même tiré sur un autre à bout portant en cellule, sans doute parce qu'on voulait l'effrayer, relate le professeur. Ces morts passent généralement inaperçues.»

Benoît Dupont estime qu'il est très difficile de faire des comparaisons entre le travail des policiers français et celui de la police de Montréal à cause notamment de la structure différente des systèmes policiers et aussi du rôle des médias. «Au Québec, les médias jouent un rôle plus important qu'en France pour réclamer des réponses en pareilles circonstances, ce qui fait que les incidents sont plus difficiles à ignorer et que le système est moins dysfonctionnel. Lorsqu'il y a une enquête en France, il est impossible pour les proches d'obtenir des informations claires.»

Aux yeux du professeur, la tolérance manifestée à l'égard des préjugés raciaux qui caractérise la culture policière fait que la démocratie française a perdu le contrôle sur la façon d'assurer l'ordre.

Daniel Baril