Alzheimer: à la recherche de mesures préventives et de traitements

  • Forum
  • Le 19 novembre 2012

  • Dominique Nancy

Sylvie BellevilleSelon Statistique Canada, quelque 300 000 Canadiens souffrent de la maladie d'Alzheimer. Le vieillissement de la population rend de plus en plus préoccupante cette démence, présentement incurable. La maladie se caractérise par l'apparition graduelle de lésions caractéristiques dans le cerveau qui entraine une baisse constante des capacités intellectuelles, dont la mémoire, le langage, le jugement et l'orientation spatiale.

 

L'alzheimer est au cœur des préoccupations et des travaux de la professeure Sylvie Belleville, directrice de la recherche à l'Institut universitaire de gériatrie de Montréal. Forum l'a rencontrée afin de faire le point sur l'état actuel des connaissances.

 

Vous dites que 16 % des personnes âgées de 65 ans et plus sont touchées par la maladie d'Alzheimer. En raison du vieillissement de la population et des meilleurs traitements prescrits, le nombre absolu de cas risque-t-il de connaitre une hausse rapide?

S.B.: Tout à fait. Une grande proportion de gens sont entrés dans le «grand âge» au cours des dernières années. Et plusieurs vont commencer à souffrir de problèmes cognitifs. Heureusement, il y a aujourd'hui une grande sensibilisation à cette question et les décideurs sont convaincus de la gravité de la situation. La France a, par exemple, déjà mis sur pied son plan Alzheimer afin de mieux aborder les problèmes associés à la maladie, notamment pour ce qui est des soins et de la recherche.

Au Canada, on est en train d'implanter une stratégie de soutien de la recherche nationale et internationale dans ce domaine. Il y a également au Québec la mise en place d'un plan d'action relatif à l'alzheimer et des initiatives sont élaborées par le Fonds de recherche du Québec–Santé pour mieux financer la recherche. Car pour mettre au point des médicaments efficaces, il faut connaitre les causes ou les mécanismes qui provoquent la maladie. Pour le moment, nous n'en avons aucune idée. D'où l'importance de soutenir la recherche fondamentale.

 

N'existe-t-il pas d'indices biologiques de la maladie en plus des incapacités intellectuelles ?

S.B.: Des analyses post mortem sur le cerveau de malades ont révélé la présence d'anomalies comme des dégénérescences neurofibrillaires et une accumulation excessive de la protéine bêta-amyloïde qui forme ce qu'on appelle des plaques amyloïdes. On a d'ailleurs longtemps cru que l'amyloïde avait un effet toxique sur le cerveau et qu'elle était à la source de la maladie. Malheureusement, les vaccins qui ont été conçus pour éliminer l'amyloïde du cerveau n'ont pas donné d'effets cliniques probants. Certains croient donc que cette protéine pourrait simplement être un effet de la maladie. Un peu comme la fièvre indique qu'il y a une infection sans en être la cause. Il est également possible que seuls certains types d'amyloïde soient toxiques. Pour l'instant, les chercheurs envisagent différentes hypothèses pour expliquer les origines de la maladie. Il se peut aussi que les vaccins aient été donnés trop tardivement, ce qui montre l'importance de travailler sur le diagnostic précoce. Il y a beaucoup de recherche qui se fait sur ce plan.

 

Et quelles sont ces recherches sur le diagnostic dont vous parlez?

S.B.: Le diagnostic précoce par les marqueurs biologiques connait une popularité croissante auprès des chercheurs. C'est l'une des voies de la recherche les plus prometteuses. On sait qu'il y a chez les personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer un certain nombre de lésions cérébrales. Ces anomalies devraient pouvoir être détectées par des analyses du sang ou du liquide céphalorachidien ou alors être perçues grâce à la neuro-imagerie. Ce sont en quelque sorte des biomarqueurs.

Présentement, un des principaux obstacles à l'élaboration d'une thérapeutique de la maladie est la difficulté de poser un diagnostic sûr avant que les troubles de la mémoire, du langage et du jugement soient trop importants. On pense que l'alzheimer est présent chez un individu 5, 10 et même 15 ans avant l'apparition de ces signes visibles. D'où l'intérêt d'étudier les biomarqueurs. On cherche également des marqueurs cliniques ou cognitifs qui permettraient de désigner les symptômes très légers vécus par le patient. On pourrait ainsi parvenir à une détection précoce de la maladie.

 

Justement, dans le but de concevoir des outils viables pour un diagnostic précoce, vous travaillez également auprès de personnes atteintes d'un trouble cognitif léger.

S.B.: Nous travaillons auprès de personnes âgées qui se plaignent de leur mémoire, mais dont la condition ne remplit pas l'ensemble des critères de la maladie. Lorsqu'on effectue des tests de mémoire, on voit des difficultés plus grandes que la normale mais pas assez graves pour être associées à l'alzheimer. Ces gens-là nous intéressent. On les caractérise à tous les niveaux: neuro-imagerie, mémoire, marqueurs biologiques, etc. Et on les suit sur une longue période, 5 ou 10 ans. On constate qu'une proportion significative de ces patients souffriront de la maladie d'Alzheimer alors que d'autres resteront stables. Rétrospectivement, on peut dégager les caractéristiques au départ qui les distinguaient des autres. C'est une source importante d'information, car cela nous dit que ces personnes étaient probablement déjà à un stade précoce de la maladie.

Chez d'autres sujets, en dépit de leurs affirmations, on ne voit rien d'anormal aux tests même si la personne a vraiment l'impression que quelque chose ne va pas. On parle alors d'un trouble cognitif subjectif. Les symptômes de ce groupe de gens pourraient correspondre à un stade encore plus précoce de la maladie.

Une grande partie de la recherche profite de ce type d'approche dite prospective. On essaie de voir comment on peut repérer le plus tôt possible les patients susceptibles d'être atteints de la maladie d'Alzheimer.

 

D'autres chercheurs s'intéressent aux individus avec des troubles graves...

S.B.: On se penche alors sur les moyens de favoriser la prise en charge de ces patients vulnérables et de soutenir les aidants. Par exemple, le stade avancé de la maladie s'accompagne souvent de troubles comportementaux. Or, des approches novatrices peuvent aider à réduire ces symptômes par l'adaptation de l'environnement ou une meilleure prise en considération des besoins des patients. Si certains de ces malades finissent leurs jours dans un hôpital ou un centre de soins de longue durée, plusieurs d'entre eux demeurent à domicile. Ils sont alors, la plupart du temps, pris en charge par les membres de leur famille, le plus souvent un conjoint ou un enfant. Pour ces aidants naturels, cette responsabilité est souvent une source majeure d'anxiété, de fatigue, de dépression et d'isolement. Leur situation doit être améliorée par des programmes et de l'aide à domicile visant à accroitre leurs habiletés ou leurs connaissances, ou à leur fournir un répit. De nombreux travaux sont réalisés dans ce domaine.

 

Selon vous, la maladie d'Alzheimer est-elle inévitable?

S.B.: Non. À mon avis, ce n'est pas juste un processus pathologique lié au vieillissement même si l'âge est le premier facteur de risque. Si la maladie était inévitable, les centenaires seraient tous affectés! Il y a certainement une composante génétique de l'alzheimer, mais de vastes études épidémiologiques ont par ailleurs démontré qu'il existe des facteurs environnementaux associés au style de vie.

 

Quels sont ces facteurs environnementaux? Et existe-t-il des moyens préventifs ?

S.B.: Selon des études épidémiologiques, l'éducation protègerait contre l'alzheimer, tout comme l'activité physique et une vie intellectuellement stimulante. La prévention du déclin cognitif serait même envisageable par une alimentation adaptée proche de ce qu'on appelle le régime méditerranéen. Par contre, les personnes souffrant de problèmes vasculaires mal maitrisés, comme le diabète et l'hypertension, semblent plus à risque d'avoir la maladie.

Ces données appuient l'hypothèse de la plasticité cérébrale, qui montre que les gens se distinguent selon leur capacité de résister aux effets des maladies cérébrales. Par exemple, l'éducation est une forme de stimulation cognitive qui permettrait aux individus de se construire une réserve cognitive. Quand arrive la maladie, les personnes instruites seraient davantage aptes à recruter des réseaux neuronaux alternatifs ou plus efficaces. Résultat? La maladie peut être présente sur le plan biologique, mais la réserve cognitive peut en combattre les effets.

 

D'après vous, sera-t-on bientôt en mesure de traiter l'alzheimer ou, mieux, de le prévenir?

S.B.: Tous les axes de recherche dont j'ai parlé sont importants, car ils pourraient permettre ultimement de déceler les signes cognitifs précoces spécifiques de la maladie d'Alzheimer, facilitant ainsi une intervention médicale rapide. Mais en dépit de tous les efforts, les couts sociaux de la maladie ne pourront qu'aller en s'accroissant si des mesures efficaces de prévention et des traitements ne sont pas rapidement découverts.

Dominique Nancy