«Professeur» Alain Saulnier

  • Forum
  • Le 19 novembre 2012

  • Mathieu-Robert Sauvé

Quitter le monde de l'information pour celui de l'enseignement n'a causé aucun dépaysement à Alain Saulnier, car «ce sont deux milieux où les idées circulent et s'entrechoquent».Le 16 mars dernier, Alain Saulnier quittait ses fonctions de directeur général de l'information (services intégrés) de Radio-Canada après 28 ans à la société d'État. C'est à lui qu'on doit la mise sur pied d'un module d'enquête au secteur des affaires publiques. L'ancien président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) donne cet automne un cours d'analyse de la pratique journalistique au diplôme d'études supérieures spécialisées en journalisme de l'Université de Montréal. Forum lui a posé quelques questions.

 

 

Quel rôle ont joué les journalistes dans le scandale de la corruption révélé par la commission Charbonneau?

A.S.: Un rôle majeur. Sans le travail d'enquête mené par les journalistes de Radio-Canada, mais aussi par ceux de La Presse et du Devoir principalement, il n'y aurait pas eu de commission Charbonneau. Je me souviens très bien du moment où la journaliste Marie-Maude Denis est entrée dans mon bureau à l'automne 2008. Elle y a déposé une pile de documents incriminants sur le financement occulte des partis politiques, la collusion et la corruption dans le système d'attribution des contrats de construction. J'ai réalisé que nous avions là un sujet explosif, à condition de faire très attention à la manière dont tout cela serait rendu public.

 

Vous disposiez déjà d'une équipe de journalistes d'enquête?

A.S.: À mon arrivée au poste de directeur des services français de la radio et de la télévision de Radio-Canada, en 2006, j'avais dit à mes patrons que j'avais deux priorités: le renforcement du traitement de l'information internationale et la mise en place d'un module d'enquête réunissant nos meilleurs reporteurs radio et télévision. Je crois que nous avions l'une des meilleures équipes du pays pour faire ce travail. Elle va demeurer. Les gens s'attendent à ce qu'elle continue de creuser et de mettre au jour des problèmes de société.

Le journalisme d'enquête demande temps et argent. De plus, il est fragile, car toute crédibilité s'effondre à la moindre erreur. Nous n'avons rien diffusé que nous ne pouvions prouver de façon extrêmement rigoureuse. Des avocats spécialisés dans ce créneau nous ont d'ailleurs beaucoup aidés.

 

Vous êtes pourtant inquiet de voir les journalistes déraper, comme vous le mentionnez dans un texte paru le 19 octobre dans Le Devoir...

A.S.: Je crois que les journalistes doivent demeurer au service de la démocratie. Ils ne doivent pas se sentir investis d'une mission héroïque et devenir justiciers. Cela pourrait faire en sorte qu'on jette le bébé avec l'eau du bain. Les institutions sont perfectibles, oui, mais on voit apparaitre un sentiment cynique qui peut se résumer par «Tout est pourri» ou, comme le chante Lisa Leblanc: «Ma vie c'est d'la marde!» C'est irresponsable.

 

Comment comparer le monde journalistique et le monde universitaire?

A.S.: Ce sont des milieux très stimulants où les idées circulent, s'entrechoquent. Je trouve mes étudiants curieux, cultivés, délurés. J'adore cette interaction; j'aimerais bien faire de l'enseignement mon occupation principale après avoir été journaliste pendant presque trois décennies. J'ai bien connu le milieu universitaire pour avoir fait un baccalauréat et une maitrise en science politique à l'UQAM; j'ai abandonné mes études de doctorat quand j'ai été happé par le monde du travail.

Donner un cours, ça nous oblige à maitriser notre sujet dans ses moindres détails et à synthétiser nos idées. C'est un exercice créatif et exigeant. En outre, il n'y a rien de plus valorisant que de partager son expérience.

 

Vous donnez le cours Analyse de la pratique journalistique. Le journalisme québécois se porte-t-il bien?

A.S.: La force du journalisme d'enquête est un signe de santé. Mais je déplore la montée en force du journalisme d'opinion, basé sur des faits mal documentés. Dans les grands médias, on trouve de plus en plus de chroniqueurs et de moins en moins de faits. Cela m'inquiète. D'autre part, à cause des changements technologiques qui ont touché la profession et qui font qu'un journaliste doit exceller autant dans l'imprimé que sur le Web, en vidéo comme à l'écrit, on ne peut plus faire l'économie d'un questionnement sur le statut professionnel du journaliste. Lorsque j'étais président de la FPJQ, nous avons adopté un code de déontologie. Aujourd'hui, je crois qu'on doit réfléchir sérieusement sur l'encadrement de l'acte journalistique.

Mathieu-Robert Sauvé