Quand le perfectionnisme devient obsessif

  • Forum
  • Le 19 novembre 2012

  • Dominique Nancy

Les gens qui souffrent de perfectionnisme pathologique ne sont pas plus performants, car ils sont trop préoccupés par l'organisation de leurs tâches et perdent de vue le sens de leur travail. (Image: iStockphoto)Marie aime voir son bureau bien rangé. Il faut que tout soit placé, au centimètre près, à l'endroit qu'elle a prévu. Cette esthétique lui procure un sentiment de bienêtre. Si la femme de ménage déplace des objets, elle n'apprécie pas et trouve cela moins agréable. Simon aime lui aussi que dans son bureau chaque chose soit à sa place.

 

Il passe une grande partie de son temps à ranger son bureau et ses tiroirs et il vérifie sans arrêt que tout est en parfait état. Si ce n'est pas le cas, il souffre d'angoisses profondes.

Marie et Simon sont des perfectionnistes de nature bien différente: la première est «un peu maniaque», mais elle n'est pas en proie à une obsession, tandis que le second est un «cas pathologique». «Il y a une différence majeure entre les deux et mes travaux cherchent à mieux la cerner. On sait que la présence d'obsessions est obligatoire pour le diagnostic d'un trouble obsessionnel-compulsif. Mais comment un trait de personnalité devient-il une véritable obsession chez certains et pas chez d'autres?» se demande Nadia Hamel, thérapeute au Centre de recherche Fernand-Seguin de l'Hôpital Louis-H. Lafontaine et étudiante au troisième cycle au Département de psychologie de l'Université de Montréal.

Selon Mme Hamel, il est possible que la tendance perfectionniste se manifeste autrement, par la présence de tics chroniques. Et elle précise: «La tendance perfectionniste devient pathologique lorsqu'elle perturbe le fonctionnement de la personne de façon significative ou que des émotions négatives sont ressenties.»

S'agit-il d'un problème lié à la génétique? à l'éducation parentale? au stress? Les causes du déclenchement du perfectionnisme pathologique demeurent mystérieuses et difficiles à définir. Mais Nadia Hamel est convaincue que le perfectionnisme découle en partie d'une série de facteurs qui remontent à l'enfance. «Je le vois dans mes consultations avec les enfants. Les attentes parentales sont souvent plus élevées que les capacités réelles de l'enfant. Même les patients adultes parlent d'un modèle familial axé sur la performance», dit-elle en entrevue téléphonique avec Forum.

Les gens qui en souffrent ne sont pas pour autant plus performants que les autres. Au contraire. Ils sont tellement préoccupés par les détails et l'organisation qu'ils en perdent souvent de vue le but de leur travail. «À force de surpréparer leurs actions, ils éprouvent des sensations psychosomatiques qui peuvent les empêcher de mener à bien leurs tâches», selon Nadia Hamel. La tendance à la surpréparation chez le tiqueur serait un bon indicateur de la présence d'un perfectionnisme pathologique pouvant engendrer des tics chroniques. Le leitmotiv du perfectionniste est de tout faire à la perfection. «La personne se fixe des objectifs de performance et de réalisation complètement irréalistes, ce qui engendre un sentiment d'insatisfaction quasi permanent.»

L'origine des tics

Associé aux troubles obsessionnels-compulsifs, le perfectionnisme pathologique pourrait maintenant être attribuable à la présence de tics chroniques. L'hypothèse relative à un style d'action perfectionniste chez les personnes souffrant de tics chroniques a été avancée par le Centre d'études sur les troubles obsessionnels-compulsifs et les tics (CETOCT) de l'Hôpital Louis-H. Lafontaine. Elle a déjà été énoncée à quelques reprises dans la littérature scientifique.

«À ce jour, plusieurs théories ont été formulées pour expliquer la présence de tics chroniques. Une de ces théories consiste à mettre en relation deux variables simultanées: une impulsivité motrice et un mécanisme d'inhibition cognitif. Selon ce modèle, certaines situations feraient en sorte que le tiqueur investirait toute son énergie dans l'accomplissement d'une tâche. La personne devient suractivée, un peu comme un coureur qui s'apprête à courir un marathon. Le tiqueur agirait de la sorte parce qu'il voudrait donner le meilleur de lui-même. Au moment où un tel mécanisme s'enclencherait, le corps recevrait une commande supplémentaire lui dictant de s'immobiliser pour réussir la tâche. Évidemment, dans la plupart des contextes, la personne ne peut pas être physiquement suractivée pour effectuer une tâche avec succès.»

La présence de ces deux variables simultanées chez le tiqueur occasionnerait un conflit dans le corps. Pris, en même temps, entre une commande d'activation et une commande de désactivation, le corps en viendrait à produire un mouvement exagéré pour rétablir l'équilibre entre ces deux composantes. Le tic deviendrait alors une solution improvisée pour désamorcer le conflit entre les deux signaux antagonistes. «Le tiqueur n'est pas conscient de la mise en branle d'un tel processus, mais il est en mesure de ressentir les différentes sensations y étant associées, comme un malaise ou un inconfort.» La chercheuse compare ce malaise au besoin de bâiller. «Même si la majorité des gens arrivent à se retenir pendant un certain laps de temps, la tension dans la mâchoire devient souvent si inconfortable que le bâillement finit par s'imposer.» Le soulagement associé au tic, lui, est temporaire. Le perfectionnisme pathologique étant toujours présent, le processus se reproduit en boucle. «Les situations perçues comme étant des situations de performance seraient plus susceptibles de déclencher ce conflit. Ainsi, il est probable de penser que la mise en place précoce d'un tel mécanisme pourrait, avec le temps, parvenir à moduler l'activité du cerveau», souligne Nadia Hamel.

Le but de son étude doctorale qui s'amorce est justement de valider, s'il y a lieu, un nouveau modèle explicatif des tics chroniques. Il s'agit d'un modèle théorique qu'elle a élaboré avec deux directeurs de thèse, Kieron O'Connor et Marc Lavoie, codirecteurs du CETOCT et professeurs au Département de psychiatrie de l'Université de Montréal. À l'aide d'une banque de données constituée entre 2005 et 2012 ainsi que de plusieurs tests psychologiques et neuropsychologiques mesurant les composantes du modèle proposé, son projet vise deux objectifs principaux. «Je veux confirmer d'une part la présence des deux processus simultanés, soit l'impulsivité et le mécanisme d'inhibition, et, d'autre part, établir une corrélation avec une tendance à la surpréparation pouvant traduire la présence d'un perfectionnisme pathologique.»

Cette approche à plusieurs niveaux permettra l'obtention de résultats qui contribueront à l'intégration d'aspects neurocognitifs au modèle clinique pour la gestion des tics chroniques et pourraient mener à l'élaboration de stratégies d'intervention cognitivo-comportementale spécialisées. Les travaux de Mme Hamel devraient être terminés d'ici trois ans.

Dominique Nancy