Les souvenirs traumatisants peuvent être désamorcés

  • Forum
  • Le 26 novembre 2012

  • Daniel Baril

Jusqu'à la fin des années 90, on croyait que les vieux souvenirs étaient inscrits de façon quasi permanente et inaltérable dans la mémoire. Mais de nouvelles connaissances ont conduit à une autre façon de voir les choses et à l'élaboration de la théorie dite de la reconsolidation des souvenirs.

 

Grâce à cette théorie, les psychologues disposent d'une nouvelle approche dans le traitement du trouble de stress post-traumatique (TSPT) en bloquant le processus de reconsolidation des souvenirs traumatisants. C'est l'avenue qu'a testée avec succès Joaquin Poundja dans ses travaux de doctorat réalisés au Département de psychologie de l'Université de Montréal sous la direction du professeur Alain Brunet.

«La reconsolidation des souvenirs est une théorie récente, mais qui a été validée sur des modèles à la fois animaux et humains, souligne le chercheur. Depuis les années 2000, on s'est aperçu que les vieux souvenirs ne sont pas fixés de façon permanente comme on le croyait mais redeviennent labiles, c'est-à-dire malléables et flexibles, lorsqu'ils sont remémorés. Il s'agit d'un processus adaptatif qui permet de renforcer le souvenir.»

Ce processus est sans doute utile et nécessaire pour les apprentissages, mais il peut aussi entrainer un stress chronique lorsque le souvenir est lié à un évènement traumatisant.

Mais comme le souvenir redevient malléable lors de la reconsolidation, il est possible d'en modifier la teneur et l'intensité. On peut en fait favoriser la reconsolidation en ajoutant de nouveaux détails au souvenir ou l'on peut bloquer cette reconsolidation en atténuant par médication les effets émotionnels négatifs associés au souvenir.

Joaquin Poundja

TSPT diminué de moitié

Joaquin Poundja a testé cette approche en combinant psychothérapie et propranolol. Le propranolol est un médicament utilisé contre l'hypertension et qui diminue le stress en bloquant les récepteurs d'adrénaline et de noradrénaline dans les amygdales cérébrales, des centres nerveux liés aux émotions de peur et de stress.

Quarante-deux patients souffrant d'un TSPT chronique causé par divers évènements (accident, agression physique, agression sexuelle, expérience de guerre ou autres) se sont livrés à six séances de remémoration de leurs expériences traumatisantes tout en étant traités au propranolol. «Il est nécessaire de provoquer le rappel de ces expériences parce que les patients traumatisés ont plutôt tendance à éviter de se les remémorer», indique le psychologue.

Le traitement classique du TSPT consiste à associer le souvenir à un élément sécurisant et neutre; c'est la méthode dite de l'extinction du traumatisme. Dans ce cas-ci, il s'agissait plutôt de neutraliser, pendant la reconsolidation et à l'aide du médicament, les émotions négatives inhérentes au souvenir.

Les résultats ont été concluants. Au terme des six séances d'une durée de 10 à 20 minutes, les symptômes du TSPT avaient baissé de 50 % en moyenne pour l'ensemble des patients. Pour 75 % d'entre eux, cette diminution a été suffisante pour que le diagnostic de TSPT soit levé. Par comparaison, seulement 2 patients sur 25 qui avaient refusé le traitement et qui constituaient ainsi le groupe témoin s'étaient libérés des symptômes du TSPT.

«Nos résultats ont été obtenus avec la moitié moins de séances qu'un traitement habituel et avec des séances moins longues, mentionne le psychologue. Et nous nous attendons à ce que cette approche réduise le nombre de rechutes.»

Pour le chercheur, le médicament seul n'aurait pas été efficace. Il attribue donc ces résultats à l'effet combiné de la psychothérapie et du médicament.

Différence entre hommes et femmes

L'analyse des résultats montre par ailleurs que l'effet du traitement a été plus grand chez les femmes que chez les hommes. «L'encodage des émotions de stress n'est pas le même selon le sexe, observe Joaquin Poundja. Les femmes se souviennent plus des détails de l'évènement stressant, alors que les hommes retiennent surtout son élément central. Le fait que l'amygdale gauche est plus activée chez les femmes explique peut-être cette différence. De plus, les hommes et les femmes réagissent différemment au propranolol, ce qui est peut-être un effet hormonal.»

L'âge où le traumatisme est survenu n'a pas influé sur les résultats, ce qui tend à valider la théorie voulant que les vieux souvenirs soient toujours labiles.

Joaquin Poundja ne peut par contre dire avec certitude que ses résultats sont dus à un blocage de la reconsolidation plutôt qu'à une extinction des souvenirs. Sa recherche est la première à être conçue en fonction des prémisses de cette théorie et d'autres études demeurent nécessaires pour comprendre la mécanique à l'œuvre dans l'une et l'autre approche. Mais considérant la rapidité avec laquelle les résultats ont été obtenus, le chercheur penche en faveur de l'hypothèse du blocage de la reconsolidation.

Daniel baril

 

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