N'éteignez pas le téléviseur!

  • Forum
  • Le 26 novembre 2012

  • Mathieu-Robert Sauvé

Des émissions comme Watatatow étaient très appréciées des jeunes. Mais après un âge d'or de la production télévisuelle, les diffuseurs ont ralenti la cadence au Québec. En tenant pour acquis que les enfants de 9 à 12 ans sont tournés vers les Facebook, YouTube et autres iTunes, certains diffuseurs canadiens semblent vouloir délaisser la plateforme télévisuelle destinée à la jeunesse. C'est une erreur, croit André H. Caron, qui a lancé la semaine dernière un rapport sur les familles canadiennes et la télévision intitulé Et les enfants dans tout ça?

 

«Même à l'heure de la culture mobile, les jeunes nous ont dit préférer avant tout regarder la télévision et échanger leurs impressions avec les membres de leur famille», affirme le professeur et chercheur au Département de communication de l'Université de Montréal.

Au terme d'une enquête comptant plus de 60 heures d'entrevues avec 200 personnes réparties dans l'ensemble du pays, le fondateur du Groupe de recherche sur les jeunes et les médias et ancien directeur du Centre de recherche interdisciplinaire sur les technologies émergentes confirme que le bon vieux téléviseur est encore l'appareil électronique le plus rassembleur de la maison. «La télévision offre le seul écran partagé du foyer», fait-il remarquer.

Les différences régionales sont tout de même importantes. Alors que les parents de la côte Ouest laissent une grande liberté à leurs enfants devant le petit écran, ceux des Maritimes interviennent davantage dans leurs choix télévisuels. En Alberta, les parents s'interposent également beaucoup. Le sondage révèle que les téléviseurs trônent dans la chambre des enfants dans 40% des cas.

Au Québec, après un âge d'or de la production télévisuelle destinée à la jeunesse, les diffuseurs ont ralenti la cadence. «Rappelez-vous les émissions comme Les débrouillards, Le club des 100 watts, Watatatow. Elles étaient très appréciées des jeunes. À l'exception de quelques rares émissions aujourd'hui, on n'en trouve malheureusement moins pour cette clientèle entre deux âges», commente le chercheur.

Plus tout à fait enfants, pas encore adolescents, les 9 à 12 ans sont à une période de leur vie où ils cherchent des repères culturels. À défaut de contenus produits localement, ils se tourneront vers des émissions provenant de l'étranger et plus ou moins adaptées à leur réalité, craint M. Caron.

Contenus en déclin

En collaboration avec les coauteurs Jennie M. Hwang et Elizabeth McPhedran et les chercheurs Catherine Mathys, Pierre-Luc Chabot, Ninozka Marrder, Boris Brummans et Letizia Caronia, André H. Caron écrit dans Et les enfants dans tout ça? que «la plupart des parents et des enfants s'accordent à dire que la télévision reste comme par le passé la plateforme médiatique la mieux adaptée pour vivre une expérience familiale».

Le groupe de recherche, rappelle le document de présentation du rapport, a étudié dans une première phase la disponibilité et la diversité de plus de 500 émissions de télévision expressément destinées aux enfants. On avait découvert que parmi toutes les émissions proposées, seules deux sur cinq sont d'origine canadienne et plus de la moitié du contenu offert consiste en dessins animés. «Au Canada anglais, parmi les 10 émissions jeunesse les plus plébiscitées par ce groupe d'âge, seules 3 sont réalisées au Canada, alors que, pour les deux à six ans, 8 des 10 émissions les plus citées sont produites ou coproduites au Canada. Chez les francophones, les chiffres sont respectivement de 5 sur 10 pour les enfants plus âgés et de 6 sur 10 pour les deux à six ans.»

Loin d'être des menaces à la survie de la télévision, les tablettes électroniques et téléphones intelligents seraient des écrans secondaires utilisés pour voir ou revoir des émissions appréciées par les jeunes. La télévision apparait donc comme un premier diffuseur, essentiel à la production de contenus. Or, l'étude conclut que parents et enfants déplorent un manque d'attention des diffuseurs envers les émissions canadiennes destinées aux 9 à 12 ans. «Accroitre l'offre d'émissions de qualité pour cette tranche d'âge permettrait de regagner leur attention, écrivent les auteurs. Cela les aiderait également à s'identifier à leur communauté et à créer un attachement sur le long terme pour les arts et le divertissement canadiens.»

Serrée sur le canapé, la famille canadienne aime depuis toujours regarder Hockey Night in Canada ou La soirée du hockey. «J'aime ça parce que c'est amusant de regarder la télé et parce que je passe plus de temps avec ma famille», indique un enfant interviewé.

«Chaque personne évoque un récit empreint de nostalgie quand on lui permet de plonger dans son rapport avec la télévision, mentionne M. Caron. Presque tous se souviennent d'une émission regardée avec son frère, sa sœur, sa mère, son père. Parfois, des images de la pièce où se trouvait le téléviseur ou de fortes émotions reviennent en mémoire...»

En conclusion, selon André H. Caron, il faut comprendre que «la télévision n'est donc pas une plateforme médiatique comme les autres. Elle outrepasse son rôle premier de source de divertissement et demeure une plateforme importante pour créer une expérience familiale. Le défi est de regagner l'attention du jeune public pour les émissions canadiennes.»

La recherche a été financée par l'Alliance Médias Jeunesse avec l'appui de Bell Média. Les premières données ont été recueillies à Montréal à l'automne 2010 puis au cours des 18 mois qui ont suivi ailleurs au Canada. On a consulté des familles à Toronto (Ontario), St. John's (Terre-Neuve-et-Labrador), Calgary (Alberta) et Vancouver (Colombie-Britannique). Dans chaque cas, on a interrogé les familles à domicile et constitué quatre groupes de discussion. Au total, 80 familles ont été sondées à propos de leur utilisation des médias et de leur opinion sur la télévision pour enfants. Chaque enfant participant devait regarder la télévision 10 heures ou plus par semaine et chaque famille retenue devait posséder à la maison certains appareils de nouvelle technologie.

Mathieu-Robert Sauvé