Se tuer au travail

  • Forum
  • Le 26 novembre 2012

  • Mathieu-Robert Sauvé

Des milliers de Canadiens sont annuellement victimes d'actes de violence au travail ou en sont des témoins directs. (Image: iStockphoto)Sa vie a basculé le jour où un patient l'a agressée. C'était pourtant un matin comme les autres pour cette infirmière d'expérience qui travaillait dans l'aile psychiatrique d'un hôpital général. Projetée contre le mur, elle a été rouée de coups avant que ses collègues lui viennent en aide, alertés par ses cris. Il s'était écoulé plusieurs secondes, interminables.

 

«L'infirmière a pris quelques semaines pour se remettre de ses émotions et de ses blessures, relate le psychologue Stéphane Guay, professeur à l'École de criminologie de l'Université de Montréal et spécialiste de l'état de stress post-traumatique. Mais quand elle a voulu réintégrer ses fonctions, la peur s'est emparée d'elle. Elle a prolongé son congé de maladie et, de report en report, elle n'a jamais repris son travail.»

Comme elle, des milliers de Canadiens, chaque année, sont victimes d'actes de violence graves en milieu de travail ou en sont des témoins directs, ce qui est parfois presque aussi dramatique. «La situation est suffisamment sérieuse pour que la Commission de la santé et de la sécurité du travail cherche activement des moyens de prévenir ce problème. Les couts d'indemnisation sont plus élevés que pour les autres accidents professionnels», explique le professeur Guay, qui a entrepris l'an dernier un programme de recherche de grande envergure sur cette question.

Financée par les Instituts de recherche en santé du Canada à raison de 1,4 M$ sur cinq ans, l'étude met en réseau 10 chercheurs et leurs étudiants. Elle s'articule notamment autour d'une enquête auprès de groupes professionnels touchés périodiquement, sinon quotidiennement, par la violence au travail: les employés du réseau de la santé et des services sociaux, les employés du transport public et les employés de l'administration provinciale. On interviewera 150 employés dans chaque groupe ayant été victimes ou témoins d'un «acte de violence grave». Cette expression désigne les gestes pouvant causer des blessures et les menaces de tels actes.

Le travail, c'est souvent ce qui permet à l'individu de se définir, souligne Mme Lanctôt, ici avec M. Guay.

Prévalence et symptômes inquiétants

 

Des travaux préliminaires ont permis d'établir l'ampleur du phénomène dans au moins deux secteurs. Dans le réseau de la santé et des services sociaux, un sondage mené l'an dernier au Québec auprès de 670 employés a révélé que 37% d'entre eux avaient été victimes ou témoins d'un acte de violence grave au cours des 12 mois précédents. Chez les employés du secteur municipal québécois, le même sondage incluant 1000 répondants indiquait que le quart d'entre eux avaient vécu un tel acte de violence.

Difficultés de concentration, troubles du sommeil et irritabilité sont parmi les symptômes observés chez les personnes touchées. Dans certains cas, la dépression, voire des idées suicidaires se manifestent. D'autres séquelles sont plus insidieuses et touchent au plus profond des valeurs associées à la vie professionnelle. «Le travail permet à l'individu de se définir socialement, signale Nathalie Lanctôt qui, dans l'équipe de Stéphane Guay, a entrepris un postdoctorat sur le sens du travail. Mon étude veut décrire et comprendre ce qui est modifié à ce chapitre par suite d'un acte de violence grave.»

Approuvé récemment par le comité d'éthique de la recherche du Centre de recherche Fernand-Seguin de l'Hôpital Louis-H. Lafontaine, son projet consiste en 40 entrevues semi-dirigées avec 20 personnes ayant subi un acte de ce type et ayant été en arrêt de travail. Mme Lanctôt veut connaitre les éléments qui favorisent une réinsertion réussie.

Si la grande majorité (plus de 70%) des personnes touchées ont dit dans le sondage avoir parlé de l'agression avec leurs collègues, un bon nombre précisent que cette stratégie ne les a pas aidées à retrouver le moral. Voilà bien le problème: on ne sait pas, actuellement, comment éviter que l'acte violent s'enracine et entraine chez l'individu un mal de vivre permanent.

«Nous savons qu'une thérapie psychologique de 16 à 20 séances donne de bons résultats, environ de 50 à 60% de rémissions, note M. Guay. Mais comment améliorer ce bilan et comment intervenir efficacement plus vite? Ce sont des choses que nous voulons étudier.»

Le debriefing psychologique: inefficace!

À la suite d'un évènement qui pourrait susciter des états de stress post-traumatique, un debriefing psychologique est souvent organisé dans les 24 à 48 heures. Il permet aux victimes et aux témoins d'exprimer et de partager sans tarder leurs émotions. Or, Stéphane Guay mentionne qu'un consensus d'études a démontré que cette intervention est inefficace pour prévenir les réactions post-traumatiques. «La littérature est assez claire là-dessus et nous avons nous-mêmes réalisé une étude auprès de victimes de holdup dans les dépanneurs montréalais; les taux de rémission sont les mêmes avec ou sans debriefing

Comme cette intervention d'urgence est bien ancrée dans les mœurs, cette affirmation suscite des réactions. Quelle est donc la solution? «Nous n'avons pas de réponse simple à formuler pour l'instant, convient-il. L'un de nos axes de recherche est l'analyse d'une approche intéressante adoptée par des centres jeunesse. Elle consiste à intervenir dans un court délai suivant des évènements potentiellement traumatiques de manière à en atténuer l'ampleur et les effets sur le personnel. Utilisée plus de 50 fois par an depuis 1999, elle n'a pas encore fait l'objet d'une évaluation scientifique. Nous ferons des entrevues avec des intervenants de 5 à 10 jours après l'évènement possiblement traumatique, puis à 1 mois, 3 mois et 12 mois.»

L'ensemble de la recherche est effectué en collaboration avec des partenaires du milieu du travail. Des chercheurs en criminologie, psychologie, psychiatrie, sexologie, épidémiologie et des sciences de la gestion sont mis à contribution.

Mathieu-Robert Sauvé