Un professeur voyage à travers le temps

  • Forum
  • Le 3 décembre 2012

  • Dominique Nancy

(Illustration: Ubisoft)«Quel historien n'a pas rêvé de retourner dans le passé qu'il étudie?» lance François Furstenberg. Professeur au Département d'histoire de l'Université de Montréal, il a collaboré à la production du troisième jeu vidéo de la série Assassin's Creed.

 

Spécialiste de George Washington et de la période révolutionnaire américaine, il a réalisé son rêve de voyager dans le temps lorsqu'il a pris connaissance des premières versions du jeu vidéo.

«On a vraiment l'impression de vivre à l'époque de la révolution américaine», dit le professeur qui a grandi à Boston et vécu à New York et qui a été engagé par l'Université en 2003.

C'est en 2010 qu'Ubisoft sollicite la collaboration de M. Furstenberg. Le projet est classé ultrasecret. «Je ne savais pas du tout de quoi il s'agissait. Une fois installé dans leurs bureaux très sécurisés, j'ai dû signer un document de confidentialité. Ce n'est qu'après qu'ils m'ont parlé d'Assassin's Creed III.» L'historien est aussitôt intéressé. «Pourquoi? Dans une classe, on peut enseigner à 30 étudiants, parfois à 200. Avec un tel jeu vidéo, on a la possibilité de susciter un intérêt pour l'histoire chez des dizaines de millions de personnes.»

Le récit d'Assassin's Creed est axé sur Desmond Miles, un jeune Américain qui est retenu prisonnier par une entreprise pharmaceutique du nom d'Abstergo. Cette société est en réalité une façade couvrant les Templiers, les ennemis jurés des Assassins, ancêtres de Desmond. Celui-ci est amené à revivre les actions de ses ancêtres à l'aide d'une mystérieuse machine nommée «animus».

Après la troisième croisade et la Renaissance, Ubisoft s'est inspirée de la révolution américaine pour camper son jeu. L'histoire d'Assassin's Creed III se déroule au 18e siècle et met en scène Connor Kenway, un Mohawk né de l'union d'un père anglais et d'une mère amérindienne. Lorsque son village est incendié, il rejoint la confrérie des Assassins et prend part aux affrontements. Il fait la rencontre de grands personnages tels que Samuel Adams, George Washington, Israel Putnam et participe à des évènements historiques comme la signature de la déclaration d'Indépendance Une scène sur les navires tirée du jeu Assassin's Creed III (Illustration: Ubisoft)en 1776 et le Boston tea party.

Pas un gamer

Apportant idées et précisions historiques et révisant les scénarios de Corey May, le professeur Furstenberg a contribué en quelque sorte à planter le décor de cette mégaproduction. «Vous savez, l'industrie du jeu vidéo est une affaire de plusieurs milliards de dollars qui pourrait bien supplanter le cinéma et la télévision sur le plan de la popularité auprès de certaines clientèles. Ce qui me plaisait dans ce projet, c'était la possibilité de faire revivre l'histoire d'une manière plus matérielle.»

Du même souffle et dans un français impeccable, il ajoute: «Les scènes sur les navires sont magnifiques. Au 18e siècle, toutes les villes étaient des villes portuaires. La raison d'être d'une colonie était la production du blé et du tabac et d'autres denrées destinées au marché extérieur. Tout le monde avait une relation avec ces bateaux, qui étaient le lien avec le monde. Dans le jeu, on a la possibilité de vivre ce lien “industrie et univers” assez particulier.»

François FurstenbergFrançois Furstenberg n'est pas un gamer. Avant qu'Ubisoft fasse appel à lui, il ne connaissait même pas ce jeu d'action-aventure vendu à 10 millions d'exemplaires dans le monde. Mais il faut dire que le professeur Furstenberg a un CV en béton. Titulaire d'un doctorat de l'Université Johns Hopkins, le responsable du cours d'introduction à l'histoire des États-Unis en connait long sur les personnages et les faits marquants de la révolution américaine. En 2006, il a notamment publié un ouvrage consacré à l'image de George Washington. Intitulé In the Name of the Father, le livre explique à travers une analyse rhétorique du langage comment on a utilisé le «père de la nation et de la Constitution» pour construire un nationalisme après la révolution. L'ouvrage a servi de référence aux concepteurs d'Assassin's Creed III.

Fait cocasse: «Washington est un personnage secondaire dans le jeu, mais c'est une icône tellement importante qu'il a fallu grisonner ses cheveux. À l'âge où il apparait dans le jeu vidéo, il aurait été censé être roux! Mais personne ne l'aurait reconnu», raconte M. Furstenberg. Hormis ce détail, le reste reflète assez bien la réalité de l'époque. Et, surtout, les dynamiques historiques sont conservées intactes. «S'il avait fallu par exemple parler de la révolution sans montrer les esclaves ou encore présenter un récit patriotique en personnifiant les Américains comme les gentils libérateurs, j'aurais hésité à participer au projet», affirme l'historien.

Selon François Furstenberg, le simple fait que le héros du jeu soit mohawk est intéressant, car cela amène un questionnement théorique. «Si on était mohawk à l'époque de la révolution américaine, on s'allierait avec qui? Quels sont les enjeux de cette révolution? Si on est esclave, qui sont les libérateurs: les Anglais ou les Américains? Ce sont des questions pertinentes que les personnages du jeu se posent et que je pourrais moi-même poser dans mes cours. Il y a là un aspect pédagogique attrayant. J'attends la version éducative sans violence ni sang», conclut-il en souriant.

Dominique Nancy