Femmes et génie: vers la parité

  • Forum
  • Le 10 décembre 2012

  • Mathieu-Robert Sauvé

Annie Ross mène des recherches sur la réduction du bruit et des vibrations. La chambre anéchoïque, où elle a été photographiée, est dotée de parois qui absorbent les zones sonores.Étudiante de quatrième année au baccalauréat en génie mécanique, Annie Ross se préparait pour les examens de fin de trimestre lorsque le drame a éclaté à l'École Polytechnique le 6 décembre 1989. Une de ses amies, Annie St-Arneault, est morte sous les balles du tireur. «Le 6 décembre, c'est toujours difficile pour moi, mais ce qui s'est passé ne m'a pas fait dévier de mon but. Jamais je n'ai pensé abandonner ou changer de voie», dit celle qui est aujourd'hui professeure agrégée, directrice adjointe du Département de génie mécanique de Polytechnique Montréal et titulaire de la Chaire Marianne-Mareschal consacrée à la promotion du génie auprès des femmes.

 

Elle répond aux questions de Forum sur la situation des femmes en génie, 23 ans après la fusillade.

 

Quelle est la proportion de femmes qui veulent devenir ingénieures?

A.R.: À Polytechnique Montréal, nous comptons actuellement 23 % de femmes parmi les étudiants en génie. C'est un peu supérieur à la moyenne canadienne des écoles de génie, qui est de 19 %. Chez nous, il y a des domaines où elles sont plus nombreuses: en génie chimique et en génie biomédical, on avoisine les 50 %, mais dans d'autres la proportion demeure très basse. En génie mécanique, on en compte 15 % et en génie logiciel moins de 8 %.

Je crois que ce qui explique cette situation, c'est que les femmes aiment avoir une influence directe sur la qualité de vie des gens. Dans le secteur médical ou en chimie, alors que plusieurs se dirigent vers l'industrie pharmaceutique, c'est une équation plus directe comparativement à d'autres champs d'études, où l'effet est plus difficile à mesurer. Moi, par exemple, je travaille sur la réduction du bruit et des vibrations au Département de génie mécanique. Ça attire moins les femmes même si nos travaux contribuent grandement à l'amélioration de la qualité de vie.

 

Que fait-on pour favoriser la féminisation de la profession?

A.R.: Les gens ont besoin de modèles féminins en génie. La Chaire Marianne-Mareschal a plusieurs programmes de mentorat et de sensibilisation. On organise des stages «Futures ingénieures?» où des jeunes femmes accompagnent des ingénieurs sur leur lieu de travail pendant un jour. La Chaire, dont je suis la titulaire principale et qui compte trois autres titulaires [Diane Riopel, Nathalie de Marcelis-Warin et Myriam Brochu], met aussi en place des visites dans des écoles secondaires et propose des conférences publiques pour stimuler les carrières féminines. Nous avons un programme de «marrainage» pour les étudiantes. Chaque année, plus de 2000 personnes sont jointes par nos différentes activités.

J'ai eu la chance d'avoir un père professeur à l'Université de Moncton qui croyait en l'égalité des chances dans la profession d'ingénieure et je ne me suis jamais sentie exclue. Je suis maintenant, à mon tour, un modèle de réussite et je tiens à transmettre mon enthousiasme aux jeunes filles.

 

Qu'est-ce que les femmes apportent au génie?

A.R.: Peut-être une sensibilité particulière aux détails. Avant de prendre une décision, les femmes ont souvent tendance à vouloir rassembler le plus d'information possible et à consulter un maximum d'intervenants. C'est notre petit côté «bretteuses» [rires]. Cette caractéristique transparait dans notre travail, qui n'en est pas moins efficace. Aussi, je crois que les femmes ont une propension à travailler en équipe.

 

La commission Charbonneau met au jour des problèmes de corruption mettant en cause des firmes d'ingénieurs. Peu de femmes sont montrées du doigt. Les femmes ont-elles une éthique plus rigoureuse?

A.R.: À Polytechnique Montréal, un cours obligatoire sur l'éthique figure au programme de baccalauréat depuis 12 ans. On n'a donc pas attendu la commission Charbonneau pour s'intéresser à ces questions. Par ailleurs, je ne veux pas laisser entendre que les femmes ont plus de morale que les hommes. Mais il me semble qu'elles ont tendance à davantage communiquer, à exprimer les dilemmes auxquels elles font face, à échanger des informations plus naturellement. Ce comportement peut favoriser la transparence.

 

L'ancienne ministre des Finances Monique Jérôme-Forget ouvre la conférence «Femmes et génie» le 10 décembre. Qu'attendez-vous d'elle?

A.R.: Sur le marché du travail, on dénombre 12 % d'ingénieures au Québec. Dans son livre Les femmes au secours de l'économie [Stanké, 2012], Monique Jérôme-Forget décrit le «plafond de verre» et le «plancher collant». Le plafond de verre, c'est la difficulté que les femmes ont à atteindre des postes de direction dans les entreprises. Le plancher collant, c'est les embuches qu'elles doivent surmonter pour quitter les premiers échelons de la hiérarchie. Je crois que Mme Jérôme-Forget peut nous apporter un point de vue extérieur sur la profession d'ingénieur et sur la contribution des femmes et leur évolution dans ce milieu encore très masculin. Elle-même a une feuille de route impressionnante qu'elle a accepté de partager avec nous.

Il y aura d'autres présentations à cette conférence, notamment de la présidente d'une firme d'ingénieurs, Hélène Brisebois, et d'une administratrice de l'Ordre des ingénieurs du Québec, Nadine Pelletier.

Mathieu-Robert Sauvé

 

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