L'UdeM crée un outil de prévention de l'homicide conjugal pour policiers

  • Forum
  • Le 10 décembre 2012

  • Mathieu-Robert Sauvé

«Les circonstances d'un homicide conjugal sont souvent décelables», explique Mme Drouin. (Image: iStockphoto)«Y a-t-il des armes à la maison? Votre partenaire a-t-il déjà utilisé une arme contre vous? Avez-vous peur pour votre vie ou pour celle de vos enfants?» Voilà des questions que doivent poser les policiers du Québec appelés à intervenir dans un cas de violence conjugale. Elles figurent dans un aide-mémoire visant à prévenir l'homicide qui a été mis au point par Christine Drouin et ses collaborateurs dans le cadre des travaux du Centre de recherche interdisciplinaire sur la violence familiale et la violence faite aux femmes (CRI-VIFF) de l'Université de Montréal.

 

«Nous avons été invités à proposer aux policiers un outil d'intervention simple que les agents peuvent transporter avec eux lorsqu'ils répondent à un appel d'urgence», explique l'agente de recherche.

En plus de devoir assurer la sécurité des personnes, les policiers sont des acteurs clés dans la chaine d'évènements qui mènent à des drames conjugaux mortels, et c'est dans le but d'arrêter cette escalade que l'expertise de la chercheuse a été sollicitée. Au cours de ses études en psychologie et en criminologie (elle a déposé un mémoire sur les homicides conjugaux à l'École de criminologie en 2001), Mme Drouin a étudié la manière dont les protagonistes du monde pénal (policiers, procureurs, intervenants correctionnels) gèrent les situations de violence conjugale où le risque de mort est élevé. Par sa participation à un projet de recherche, sous la direction de Myriam Dubé, elle a étudié les circonstances entourant la mort d'une centaine de conjoints sur cinq ans au Québec. Dans les rapports du coroner, seulement huit cas mettaient en cause une femme qui avait posé le geste meurtrier envers un homme, le plus souvent pour mettre fin à une violence dont elle était elle-même victime.

L'outil dont Christine Drouin et ses collaborateurs sont responsables sera mis à la disposition de tous les policiers.«Les circonstances d'un homicide conjugal sont souvent décelables: les gestes sont faits au moment de la séparation du couple, particulièrement lorsque le conjoint réalise que cette séparation est inéluctable et irréversible, explique Mme Drouin. De plus, lorsque l'homme a un passé de violence envers les femmes, les risques sont multipliés.»

Formation de policiers

Dans des séances de formation de trois heures devant des groupes de 30 à 60 personnes, l'outil a été présenté à un millier d'officiers du Service de police de la Ville de Montréal et à 600 membres du Service de police de la Ville de Québec au cours de l'année 2010. Cet automne, le ministère de la Sécurité publique du Québec a décidé d'intégrer l'aide-mémoire à sa directive d'intervention en matière de violence conjugale. L'outil sera ainsi mis à la disposition de tous les policiers du territoire québécois qui interviennent dans des cas de violence conjugale. Cela inclut les agents de la Sûreté du Québec.

«Nous n'avons pas eu la possibilité d'étudier l'effet précis de l'aide-mémoire depuis que les policiers le transportent avec eux dans leur porte-documents, mais les commentaires que nous avons reçus sont positifs, mentionne la criminologue. Le tout tient sur une page et présente en termes simples des éléments d'intervention reconnus pour être efficaces.»

Certains pays, tel le Brésil, considèrent la violence conjugale comme un acte criminel. Pas le Québec. Il faut donc interpréter les gestes incriminants pour prévenir l'homicide.

Il n'est pas aisé de déterminer qui dit vrai dans une dispute conjugale. Pour ce faire, les policiers doivent recueillir les déclarations des deux parties afin de brosser un tableau de la situation à laquelle ils font face. Le policier doit rapidement prendre la décision de procéder ou non à une arrestation. Les marques de violence sont des indices indubitables, mais elles ne sont pas toujours visibles, précise Mme Drouin. «Êtes-vous blessée?» est la première question à poser. «Il ne faut pas oublier que les menaces de mort, les voies de fait simples et le harcèlement sont aussi des actes criminels pouvant mener à l'arrestation», dit la spécialiste.

Il faut aussi connaitre les détails de la situation. Le partenaire est-il entré par effraction? La victime présumée peut-elle sortir librement de la maison? Est-elle victime de harcèlement? A-t-elle reçu, par exemple, des appels téléphoniques menaçants? A-t-elle été suivie jusqu'à son lieu de travail?

L'aide-mémoire se penche sur les indices secondaires qui peuvent s'avérer pertinents: est-ce le premier incident de violence conjugale? Sinon, est-ce que le nombre d'actes violents et leur gravité ont augmenté récemment? Le partenaire est-il jaloux? A-t-il des comportements impulsifs ou imprévisibles? Lui arrive-t-il d'avoir des changements d'humeur rapides inexpliqués? Est-il déprimé? Les policiers ne doivent pas pour autant sous-estimer les risques de suicide chez le suspect. Ils examineront donc certains signes prédisposant à la mort volontaire.

Un phénomène en déclin

L'homicide conjugal n'est pas un phénomène en hausse, nuance Christine Drouin. «Au Québec et au Canada, on note une légère baisse des cas au cours des dernières décennies. Mais ce sont des meurtres souvent largement médiatisés de sorte qu'on peut penser qu'il y en a davantage.»

L'outil conçu par le CRI-VIFF n'aborde pas les filicides, c'est-à-dire les meurtres d'un enfant par son parent. «Même s'il y a des points communs entre les deux actes, c'est une problématique différente. Les parents qui tuent leurs enfants n'ont pas le même profil que les conjoints meurtriers», déclare-t-elle.

Comment éviter des drames comme celui du 2 décembre, alors que trois enfants ont été retrouvés assassinés dans une maison de Drummondville? Un outil de prévention pourrait être imaginé, mais il serait d'une autre nature. Tous les professionnels, y compris les policiers, devraient connaitre les signes précurseurs des homicides intrafamiliaux afin d'en favoriser la prévention, estime Mme Drouin. Dans plus de 7 cas d'homicides conjugaux sur 10, des policiers s'étaient déjà rendus sur les lieux.

Mathieu-Robert Sauvé