Quand la musique prend corps

  • Forum
  • Le 21 janvier 2013

  • Daniel Baril

Harpe arquée à forme anthropoïde, dont l'origine est inconnue.Voici un secret bien gardé: le Laboratoire d'ethnomusicologie et d'organologie de la Faculté de musique de l'Université de Montréal possède l'une des collections d'instruments de musique les plus vastes et les plus exotiques parmi celles qu'on peut trouver dans une université au Canada.

 

Composée principalement de dons effectués par des professeurs, des chercheurs et des étudiants, cette collection réunit près de 850 instruments provenant des cinq continents et représentant quatre grandes familles sonores définies selon le mode de production du son: membranophones, aérophones, cordophones et idiophones.

Pour une rare fois, la communauté universitaire peut admirer quelques pièces de cette collection unique à l'occasion d'une exposition qui se tient présentement au Carrefour des arts et des sciences du pavillon Lionel-Groulx et intitulée Quand la musique prend corps.

«Nous avons voulu mettre en valeur non seulement les instruments mais aussi la façon d'en jouer», précisait Monique Desroches, professeure à la Faculté de musique et responsable de la collection, au vernissage de l'exposition, le 14 janvier. Centrée sur la relation entre le corps et la musique, l'exposition présente les pièces sous quatre thèmes, soit l'homme sonnaille, l'anthropomorphie des instruments, le geste musical et le son sans instrument.

calebasse ornée de gravures et de coquillages, portée comme sonnaille par des danseurs du Burkina Faso.De l'homme sonnaille
à l'homme-orchestre

«La prise en compte du mouvement nous oblige à extraire l'écoute du seul rapport naturel à l'ouïe pour la placer dans un contexte plus large, celui du mode de pensées musicales, peut-on lire sur l'une des affiches thématiques. L'exploration sonore, l'immatérialité du geste et de l'espace s'incarnent alors dans un corps musiquant.»

La vitrine sur l'homme sonnaille, c'est-à-dire portant des clochettes, coquillages, perles ou autres accessoires destinés à produire des sons, nous livre une véritable leçon d'anthropologie et d'histoire de la musique. On y apprend que le danseur aurait, dans un premier temps, exploité les parties vibrantes de son corps (cuisses, poitrine, bras, etc.), puis placé des sonnailles à ses pieds et à ses mains pour créer ensuite des objets indépendants du corps qui allaient devenir les instruments de musique.

Harpe arquée à tête humaine, d'origine inconnue.L'homme-orchestre d'aujourd'hui pourrait être considéré comme la version moderne de l'homme sonnaille. Musicien de rue et de spectacle parfois loufoque, l'homme-orchestre conçoit des instruments adaptés à son corps tout autant qu'il adapte son corps à ses instruments.

Les autres vitrines nous présentent des instruments qui vont du très rudimentaire, comme un arc du Gabon fait d'une tige de bambou courbée et dont les extrémités sont retenues par une lanière de cuir en guise de corde, jusqu'au très raffiné, telle une cithare de Madagascar comprenant une vingtaine de cordes disposées autour d'un tronc de bambou.

Le visiteur peut également admirer de magnifiques harpes anthropomorphes – récemment léguées par la succession du Dr Jacques Dansereau –, qui constituent les pièces les plus étonnantes de cette exposition. L'une d'elles est sans doute de conception hautement symbolique: la caisse de résonance a la forme d'un corps d'homme surmonté d'un corps de femme qui sert de console.

Chacun à sa façon, tous ces instruments nécessitent un geste musical qui incarne la personnalité du musicien et fait appel à diverses modalités de réception et de sensibilité des auditeurs.

À l'aide de projections vidéos, l'exposition accorde aussi une place aux créations musicales contemporaines qui recourent, par exemple, à l'électromagnétique et à l'informatique pour utiliser le corps en mouvement comme source de production sonore. À l'autre extrémité de la complexité technologique, on peut enfiler des gants de golf et y aller de son improvisation de slap jazz sans autre instrument que son corps.

Monique Desroches (à gauche), Gérard Boismenu et Isabelle PannetonUn outil de formation

«La collection du Laboratoire d'ethnomusicologie constitue un soutien inestimable à la formation et à la recherche», soulignait Isabelle Panneton, doyenne de la Faculté de musique, au moment du vernissage. Le Laboratoire rassemble en effet une vingtaine de professeurs, de chercheurs et d'étudiants de l'UdeM travaillant en interprétation, en acoustique musicale, en esthétique, en ethnomusicologie, en anthropologie ou encore en histoire. Il est rattaché à l'Observatoire interdisciplinaire de création et de recherche en musique, qui regroupe 11 unités de recherche.

L'ouverture de l'exposition coïncidait avec la tenue d'un colloque de trois jours qui se déroulait à la fois à l'Université de Montréal et à l'Université Laval sur le rôle et la place du corps dans la définition stylistique des musiques. Les réflexions ont porté sur le corps en tant que «signature singulière» et sur les «grammaires corporelles» qui caractérisent certaines pratiques.

Gérard Boismenu, doyen de la Faculté des arts et des sciences, s'est dit heureux de la tenue de ce double évènement qui permet de mettre en valeur le Carrefour des arts et des sciences comme lieu de colloque et lieu d'exposition.

L'exposition se tient jusqu'en mai et l'entrée est gratuite.

Daniel Baril


(Photos: Andrew Dobrowolskyj)