Quand les États-Unis parlaient français

  • Forum
  • Le 21 janvier 2013

  • Dominique Nancy

Image de la Library Company of Philadelphia aux alentours de 1790, fondée par Benjamin Franklin. C'est signé William Birch.«Peu de gens le savent, mais dans les années 1790, au moins 10 % de la population de Philadelphie parlait français. Il y avait beaucoup d'immigrants originaires de Saint-Domingue et de Paris en raison des révolutions française et haïtienne. L'élite philadelphienne s'était alors tournée vers la France pour les vêtements, l'architecture, la danse et la musique.

 

Même image sur photo... quelques années plus tard. L'édifice abrite aujourd'hui l'American Philosophical Society.L'ancienne capitale des États-Unis était à cette époque une véritable ville française», affirme l'historien François Furstenberg, dont le nouvel ouvrage propose une perspective européenne de l'histoire américaine.

Dans When the United States Spoke French, que Forum a pu consulter en primeur, M. Furstenberg présente l'histoire romancée de cinq nobles français qui ont habité Philadelphie entre 1793 et 1796, grosso modo entre le début de la Révolution française et l'acquisition de la Louisiane par les États-Unis: Médéric Louis Élie Moreau de Saint-Méry; Charles Maurice de Talleyrand-Périgord; Constantin François de Chassebœuf, comte de Volney; Louis Marie, vicomte de Noailles; et le cousin du duc de La Rochefoucauld-d'Enville, François Alexandre Frédéric de La Rochefoucauld-Liancourt. «À travers eux, je dépeins le contexte historique ainsi que les enjeux diplomatiques et politiques des révolutions française et haïtienne. J'observe aussi leur rôle dans la spéculation sur les terres et l'intérêt de la France pour la Louisiane. Ce sont de vieilles questions, mais cette fois elles sont vues avec un regard différent.»

Le résultat de cette approche originale est à la fois instructif et passionnant. Allant au-delà des faits historiques, le professeur du Département d'histoire de l'Université de Montréal, auquel il est rattaché depuis 2003, donne vie à ces aristocrates qui se sont retrouvés au cœur des grands débats de l'heure, ce qui lui permet de rapporter diverses anecdotes. L'ouvrage lui donne aussi l'occasion de repousser quelques idées reçues, notamment quant à l'expansion américaine vers l'Ouest et aux idéologies des partis politiques. «Les causes américaine et française étaient intimement liées, dit François Furstenberg. Les grandes divisions politiques aux États-Unis tournaient autour de la Révolution française.»

Bref, l'auteur réussit le tour de force d'exposer en quelque 250 pages une facette méconnue de l'histoire américaine. Le livre, qui sera publié sous peu par The Penguin Press, a nécessité l'analyse de milliers de documents et de lettres aux Archives nationales à Paris, ainsi qu'à celles du ministère français des Affaires étrangères. Les archives de la Library Compagny of Philadelphia, une bibliothèque fondée par Benjamin Franklin à Philadelphie, ont également été dépouillées. «Un travail qui aura pris près de 10 années pour être complété», note le professeur.

Spéculation sur les terres

Marqué par le multiculturalisme bien avant que le mot devienne à la mode, François Furstenberg, dont le père est américain, la mère française et la conjointe dominicaine d'origine, a grandi à Boston et vécu à New York avant de s'installer à Montréal. Son enseignement et ses travaux s'appuient sur la conviction qu'aucun savoir scientifique n'avance en s'isolant. L'historien s'amuse ainsi dans When the United States Spoke French (le titre est provisoire) à faire ressortir les liens économiques et politiques entre les cultures.

François Furstenberg«La révolution haïtienne, qui bat son plein en 1793, en est un bel exemple, explique en entrevue le spécialiste de l'histoire américaine qui a collaboré au jeu vidéo Assassin's Creed III (voir l'article de Forum du 3 décembre 2012). Haïti est au cœur de l'Empire français à l'époque et les États-Unis sont liés à la France dans la bataille à Saint-Domingue. C'est d'ailleurs grâce au succès des affranchis contre les armées de Napoléon que celui-ci a été obligé d'abandonner son projet de reprendre la Louisiane et qu'il l'a vendue aux États-Unis. Il avait perdu à Saint-Domingue tous les soldats qu'il y avait envoyés.»

Autre exemple: la ruée vers les terres des États-Unis. Après la révolution américaine, le peuple commence à s'étendre vers l'Ouest. Les terres, situées au bord des frontières et peuplées par des Amérindiens qui continuent à résister à cette expansion, sont accordées par le gouvernement des États-Unis au moyen de traités de paix. Elles suscitent aussi les convoitises étrangères, relate le professeur Furstenberg. Convaincus de pouvoir réaliser d'importants profits, de nombreux Européens sont intéressés par l'achat de terres agricoles dans un pays qui dispose de millions d'hectares de terre arable. Pas étonnant, les prix sont modiques pour eux. «Les gens qui ont de l'argent ou qui ont accès à du capital comme les Français, les Anglais et les Hollandais commencent à investir massivement, indique M. Furstenberg. Certains achetaient l'acre 15 sous et le revendaient ensuite le double.»

Selon le professeur Furstenberg, Moreau de Saint-Méry, Talleyrand, Volney, Noailles et La Rochefoucauld-Liancourt auraient créé des réseaux pour des investissements de capital européen aux États-Unis. Ils seraient de même impliqués dans la tentative de Napoléon de récupérer la Louisiane. «À son retour en France, c'est Talleyrand, devenu ministre des Relations extérieures et convaincu par ses expériences aux États-Unis de la nécessité d'une colonie française sur le continent, qui négociera la restitution de la Louisiane par l'Espagne à la France, signale M. Furstenberg. Plus tard, l'achat de la Louisiane par les États-Unis sera financé par les mêmes investisseurs qui achetaient des terres américaines et avec qui les Français avaient collaboré.»

L'origine d'une idée

Mais d'où vient l'idée de cet ouvrage? «Lorsque j'ai été engagé par l'Université de Montréal, je terminais ma thèse et je cherchais un nouveau sujet d'étude, raconte M. Furstenberg. Je pensais que quelque chose de franco-américain serait pertinent étant donné notre regard francophone sur l'Amérique ici au Québec et les liens institutionnels que nous avons avec la France. Puis, je me suis souvenu de ces cinq personnages sur lesquels j'avais lu au cours de mes études doctorales. J'ai eu envie d'en apprendre davantage sur leur rôle dans le développement de l'idéologie américaine. Si j'étais resté dans une université américaine, je n'aurais probablement pas eu l'idée de travailler sur un tel projet. Comme j'étais dans un milieu francophone, je trouvais intéressant d'essayer de voir les États-Unis de l'extérieur.»

Dominique Nancy

 

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