Et si l'on vivait avec les animaux plutôt que de les exploiter?

  • Forum
  • Le 28 janvier 2013

J'ai été très interpellée par la lecture de l'article «À la défense de l'élevage industriel», paru le 14 janvier dans le journal Forum. Tout d'abord, je dois dire que je ne suis ni végétalienne ni militante pour la «libération animale». En tant qu'étudiante en médecine vétérinaire, je refuse d'être complice passive de l'idéologie avancée et c'est pourquoi je ne peux m'empêcher d'y réagir en contredisant certains propos tenus qui m'apparaissent erronés et lourds de répercussions. [...]

 

Laurence ArpinJ'ai été très interpellée par la lecture de l'article «À la défense de l'élevage industriel», paru le 14 janvier dans le journal Forum. Tout d'abord, je dois dire que je ne suis ni végétalienne ni militante pour la «libération animale». En tant qu'étudiante en médecine vétérinaire, je refuse d'être complice passive de l'idéologie avancée et c'est pourquoi je ne peux m'empêcher d'y réagir en contredisant certains propos tenus qui m'apparaissent erronés et lourds de répercussions. [...]

Au moyen de chiffres et de calculs savants, le Dr Jean-Pierre Vaillancourt semble faire l'apologie de «l'élevage industriel», oxymore commun qui ferait mieux d'être remplacé par l'expression «productions animales». Élevage et productions animales ne sont pas synonymes. Alors que le premier implique notre subjectivité – celle de l'animal tout comme celle de l'éleveur –, le second se réduit à un simple calcul de rentabilité (Jocelyne Porcher, Vivre avec les animaux: une utopie pour le XXIe siècle, Paris, La Découverte, 2011). [...]

Je pense qu'il relève du sophisme que d'arguer qu'en délaissant les productions animales industrielles il faudrait défricher de grandes superficies agricoles supplémentaires afin de subvenir aux besoins en protéines végétales de l'humanité. Il est possible de produire et de consommer de la viande sans avoir recours à la structure industrielle; il suffit de penser à l'élevage en montagne et sur d'autres territoires infertiles, là où le bétail trouve son bonheur alors que le moindre grain de blé ne pousserait pas. Ce type d'élevage repose réellement sur ces aliments résiduels, qui ne conviennent pas à l'être humain (prairies et sols incultes), qu'évoque le Dr Vaillancourt.

Il est plutôt ironique que cet argument des résidus ait été utilisé pour tenter de défendre le paradigme industriel, puisque justement la tendance moderne tend à faire diminuer l'apport de résidus dans l'alimentation du bétail au profit de concentrés énergétiques: maïs et son ensilage, soja, etc. Or, nous le constatons bien dans nos campagnes, ce sont ces monocultures qui envahissent les champs et qui contribuent au faible ratio de la conversion des protéines végétales en protéines animales!

Le système industriel est bien plus avare de ressources naturelles que l'élevage de petite dimension. De surcroit, ce dernier s'avère largement plus respectueux des besoins fondamentaux des animaux, sans qu'il soit question de les ériger au même niveau que les droits humains. À ce sujet, de plus en plus d'études scientifiques sérieuses viennent prouver que l'agriculture traditionnelle de petite échelle, qu'on la nomme biologique ou tout simplement naturelle, répondrait amplement aux besoins nutritifs de l'entière humanité, et même davantage (Jacques Caplat, L'agriculture biologique pour nourrir l'humanité: démonstration, Actes Sud, mars 2012). Ces démonstrations invalident les critiques souvent faites par les promoteurs d'une agriculture industrielle, à savoir que son versant «archaïque» ne pourrait suffire à alimenter tous les êtres humains.

Je terminerai en disant ceci à propos de l'impossibilité économique supposée du passage du modèle industriel à un élevage plus respectueux: le modèle paysan et les circuits courts s'épanouissent et nourrissent moult individus avec des moyens que ne pourrait souffrir la machine industrielle. Une fois de plus, le système conventionnel est bien plus avare que ses solutions de remplacement pour lesquelles militent de nombreuses personnes qui se rappellent qu'on devient pour toujours responsable de ce qu'on a apprivoisé (Saint-Exupéry, Le petit prince).

Le Dr Vaillancourt parle de s'assumer en tant qu'êtres humains; il me semble que l'expérience de rapports interespèces harmonieux ne pourrait qu'y contribuer, plutôt que d'essayer de se construire une raison qui légitime notre rapport indument violent aux animaux.

Laurence Arpin
Boursière Schulich Leader de l'Université de Montréal
à la Faculté de médecine vétérinaire


 

Je suis d'accord qu'il y a une place, parfois essentielle, pour les élevages de petites dimensions. D'ailleurs, j'y contribue en assistant un collègue en Sierra Leone. L'élevage dit biologique a également le droit d'avoir pignon sur rue. Toutefois, Mme Arpin devrait faire attention avant de citer aveuglément des livres (publiés sans révision par des pairs) dont les références ont fait l'objet de vives critiques. En particulier celui de Jacques Caplat, dont certaines références (erronées sur la base des données, de l'analyse et de l'interprétation) ont amené le directeur de la FAO à produire un communiqué pour «nier que la FAO estimait possible de nourrir toute la planète avec l'agriculture biologique». Il est aussi heureux que l'élevage de bovins ici utilise une alimentation incluant des «concentrés énergétiques» permettant de réduire considérablement la production de méthane des ruminants! Mon espace de réplique étant limité, je termine en citant les paroles de l'artiste grec Apelle rapportées par le naturaliste Pline l'Ancien: Sutor, ne supra crepidam.

Jean-Pierre Vaillancourt
Professeur à la Faculté de médecine vétérinaire

 

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