Les inégalités sociales réduisent la mobilité des femmes

Maria Victoria ZunzuneguiLes problèmes de santé qui limitent la mobilité physique représentent un enjeu important en santé publique. Dans les milieux de santé, il est bien connu que ces limitations touchent davantage les femmes que les hommes. Plusieurs facteurs ont été avancés pour expliquer cet écart intersexe dont l'arthrite, la dépression, l'obésité, le diabète, la grossesse, la pauvreté durant l'enfance, etc. 

«Cette différence entre les hommes et les femmes, qui se manifeste dans des activités motrices comme marcher, se lever, monter un escalier ou s'agenouiller, est observable à tous les âges mais varie selon les conditions socioéconomiques», affirme Maria Victoria Zunzunegui, professeure au Département de médecine sociale et préventive de l'Université de Montréal et chercheuse à l'Institut de recherche en santé publique de l'UdeM et au Centre de recherche du CHUM.

La chercheuse a été intriguée par le fait que les études sur le sujet ne donnaient pas les mêmes résultats dans des pays comme ceux de la Scandinavie et dans ceux de régions plus pauvres comme l'Amérique latine; l'écart intersexe paraissait faible dans les premiers et plus marqué dans les seconds. En Suède, par exemple, le rapport intersexe défavorable aux femmes qui était de 2,1 en 1968 (montrant que deux fois plus de femmes que d'hommes éprouvaient des difficultés motrices) avait diminué à 1,2 dans les années suivantes.

Égalité et santé

L'amélioration notée en Suède semblait corrélée avec l'évolution sociale vers l'égalité des sexes. Avec quatre collègues, Maria Victoria Zunzunegui a voulu vérifier cette hypothèse à l'aide des données sur la mobilité figurant dans le World Health Survey réalisé en 2003 par l'Organisation mondiale de la santé. Ces données, qui concernent près de 277 000 adultes de 70 pays, ont été combinées avec les indices de l'ONU sur le développement humain de chacun de ces pays et qui permettent d'établir les différences entre hommes et femmes par des informations sur l'éducation, le revenu et l'espérance de vie.

À l'échelle mondiale, il ressort que les problèmes de mobilité sont 40 % plus fréquents chez les femmes que chez les hommes. Lorsque les variables sur l'arthrite, l'angine, les douleurs au dos, la dépression et les difficultés de concentration sont prises en compte, la proportion de femmes rapportant des limites de locomotion n'est plus que de 12 % supérieure à celle des hommes, ce qui montre qu'une partie des différences entre les sexes est attribuable à l'excès de maladies chroniques chez les femmes.

Quand ces données sont couplées avec les indices de développement humain et d'égalité des sexes, on constate que c'est dans les pays où les inégalités socioéconomiques intersexes sont les plus grandes que les problèmes de mobilité physique des femmes sont les plus prononcés.

C'est dans des pays comme le Maroc, le Pakistan, les Émirats arabes unis et l'Inde que cette corrélation est la plus évidente: 66 % plus de femmes que d'hommes relatent des problèmes de mobilité. «En plus de subir parfois de la violence domestique, plusieurs femmes de ces pays sont confinées dans la maison, ce qui entraine un manque d'exercice, une perte de force musculaire, de la dépression et de l'obésité, mentionne Mme Zunzunegui. Les difficultés de concentration s'ensuivent. On sait que l'arthrite est liée à la sédentarité et à l'obésité et que l'inflammation peut aussi être causée par la violence. Et lorsque les jeunes filles sont moins bien nourries que les garçons, divers problèmes de santé peuvent en découler et limiter les déplacements.»

À l'opposé, c'est dans des pays comme l'Australie, la Suède, l'Angleterre et la France que les indices d'inégalité intersexe sont les plus bas. Ces pays font partie de régions où les écarts de mobilité entre les hommes et les femmes sont les plus minces.

«Les difficultés de locomotion associées aux maladies chroniques telle l'arthrite sont donc également liées aux conditions de vie et non à la biologie», conclut la responsable de cette étude.

Il faut noter que le Canada, les États-Unis et la majorité des pays d'Amérique latine ne figurent pas dans l'une ou l'autre des deux banques de données utilisées et qu'ils ne font donc pas partie de l'étude. La chercheuse estime toutefois que l'ajout de ces pays n'aurait pas changé la corrélation observée. «Au Canada et aux Etats-Unis, où les inégalités entre les hommes et les femme sont faibles, d'autres études ont montré que l'écart dans la mobilité est aussi très peu significatif», souligne la professeure.

Les résultats de cette étude sont parus dans le numéro de décembre 2012 de la revue BMC Public Health, avec Samia Djemâa Mechakra-Tahiri comme première auteure.

Daniel Baril