Des personnes de tout âge recourent au cyberharcèlement

  • Forum
  • Le 4 février 2013

  • Dominique Nancy

Les outils technologiques ont apporté une nouvelle dimension à l'intimidation. (Image: iStockphoto)Messages diffamatoires, vidéos humiliantes, usurpations d'identité... Les cas de cyberharcèlement font de plus en plus la manchette dans les médias et, la plupart du temps, les médias sociaux comme Facebook de même que le téléphone cellulaire ont servi d'instruments de diffusion des images ou des messages agressifs.

 

«L'une des nouvelles tendances chez les jeunes consiste à agresser collectivement une personne tout en la filmant au moyen d'un cellulaire, puis à diffuser la vidéo, qui se répand comme un virus en un minimum de temps», signale Maureen Baron.

La diffusion de telles images ou la propagation de rumeurs et de courriels insultants, que ce soit par l'entremise d'Internet ou d'un téléphone portable, peuvent constituer dans certains cas une infraction pénale passible d'emprisonnement ou d'une amende élevée, rappelle-t-elle. Étudiante de troisième cycle au Département de psychopédagogie et d'andragogie de l'Université de Montréal, Mme Baron consacre sa thèse de doctorat à ces nouvelles formes de violence apparues avec les technologies de l'information.

«La notion de cyberharcèlement couvre toute forme d'intimidation, de menace ou de diffamation faite à l'aide d'un outil informatique, précise la chercheuse. Le geste hostile doit être répété, cibler un individu ou un groupe de personnes en particulier, être accompli dans l'intention de faire du mal ou de porter atteinte à l'intégrité physique ou psychologique et comprendre une différence de pouvoir entre celui ou celle qui intimide et la victime.»

Maureen Baron D'après Maureen Baron, le cyberharcèlement mérite toute l'attention des chercheurs et des dirigeants, particulièrement des milieux scolaires, car il peut menacer le développement social, psychologique, éducationnel et émotionnel des victimes. Jusqu'à en pousser certaines au suicide. Et le problème ne touche pas que les adolescents. Les adultes aussi peuvent être victimes ou agresseurs.

«Des personnes de tout âge utilisent le cyberespace pour tenir des propos méprisants ou humiliants, ainsi que pour formuler des incitations à la haine ou à la violence envers autrui», mentionne cette spécialiste des nouveaux médias.

La parité règne

Dans ses travaux de doctorat, Mme Baron a distribué à quelque 300 directeurs et directeurs adjoints d'écoles du Québec et de l'Ontario un questionnaire dans lequel ils étaient invités à dire s'ils avaient déjà été victimes de cyberharcèlement ou s'ils avaient connu une victime dans leur entourage. La réponse a été oui. Une quinzaine de directeurs et de directeurs adjoints du Québec auraient reçu des messages dénigrants transmis au moyen des nouveaux médias par des élèves ou des parents. En Ontario, on en dénombre une quarantaine.

Les données préliminaires de Mme Baron ne permettent pas pour l'instant d'expliquer l'écart entre ces deux provinces. Mais elles démontrent que la parité règne au royaume des harceleurs. «Si le harcèlement physique est l'apanage des garçons, sur Internet tout change et les filles s'en donnent à cœur joie, affirme Maureen Baron. Peu enclines à la violence physique, elles se rattrapent par l'écrit, si bien qu'il y a autant de garçons que de filles qui peuvent faire circuler un texto mal intentionné ou encore déposer un message dégradant sur la page personnelle de leur victime.»

Enseigner la bienséance sur le Web

Depuis sa maitrise à l'Université Concordia, cette mère de deux enfants âgée de 62 ans scrute les effets des nouveaux médias pour tenter d'approfondir sa compréhension du phénomène. «Il y a peu de documentation sur le thème du cyberharcèlement auprès des adultes, note-t-elle. Il faut dire qu'ils sont moins portés que les jeunes à aborder cette problématique de peur que cela soit interprété comme une faiblesse professionnelle.»

Son travail de conseillère pédagogique et responsable de l'intégration des technologies à la commission scolaire English-Montréal l'a motivée à poursuivre des études doctorales. «Avant, il y avait très peu de cas de harcèlement sur le cyberespace, mais maintenant je gère au moins une dizaine de dossiers par année, confie-t-elle. La situation est en constante progression à cause de la généralisation des pratiques liées à Internet et à la téléphonie mobile.»

Mais ce n'est pas la seule raison, selon la chercheuse. «Le fait que l'agresseur n'est pas le témoin de la souffrance causée par ses actes réduit son empathie, un facteur facilitant la violence dans le cyberespace, explique-t-elle. C'est ce qui se passe sur Internet, où la victime n'est pas placée en chair et en os face au harceleur.»

À son avis, ce type d'agression s'avère plus pernicieux que le harcèlement direct parce qu'il est effectué sous le couvert de l'anonymat. «L'identité du harceleur, qui est souvent inconnue, est une source d'anxiété supplémentaire pour la victime, qui n'est jamais vraiment soustraite au stress. La personne finit par se méfier de tout le monde.» L'anonymat des nouveaux médias favoriserait aussi les agissements des agresseurs par un phénomène psychologique dit de «désindividuation». Plusieurs travaux ont montré qu'un tel comportement a pour conséquence d'entrainer une déresponsabilisation: l'individu n'évalue plus ses actes à l'aune de ses principes moraux.

Le problème chez les jeunes, estime Maureen Baron, est qu'ils manquent de discernement entre ce qui est du domaine de la vie privée et ce qui peut être public. «Pour eux, il n'y a pas de distinction.» Dans le cadre de ses fonctions, Mme Baron donne des leçons de bienséance sur le Web afin d'apprendre aux jeunes comment être des citoyens responsables en ligne.

Ses travaux de doctorat sont dirigés par Thierry Karsenti, professeur à la Faculté des sciences de l'éducation de l'Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les technologies de l'information et de la communication en éducation.

Dominique Nancy