Dribler pour ne pas décrocher

  • Forum
  • Le 11 février 2013

  • Dominique Nancy

(Image: iStockphoto)«On se doutait bien que le programme Bien dans mes baskets avait une influence positive sur la persévérance scolaire chez les adolescents en difficulté ou à risque de décrocher. Mais aucune étude n'avait à ce jour validé si les jeunes étaient capables de transférer les habiletés de vie personnelles et sociales acquises dans le contexte sportif aux autres domaines de leur vie», affirme Stéphanie Simard, étudiante au troisième cycle au Département de kinésiologie de l'Université de Montréal.

 

Dans son doctorat, elle s'est intéressée à cette question. Il ressort de son étude que le programme participerait à ce transfert. «Trois principaux facteurs semblent avoir joué un rôle, dit-elle, soit la présence de contextes favorisant l'apprentissage expérientiel, la valeur relative accordée aux différents domaines d'activité et la trajectoire de vie.»

Bien dans mes baskets est un programme de prévention et de développement psychosocial qui utilise la pratique du basketball parascolaire comme outil d'intervention. Instauré en 2003 par un travailleur social, Martin Dusseault, ce programme, financé par la Fondation Lucie et André Chagnon et la Fondation CSSS Jeanne-Mance, vise le développement d'habiletés sociales et scolaires chez les adolescents de l'école secondaire Jeanne-Mance. «Une école considérée parmi les plus défavorisées de Montréal selon le ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport», signale Stéphanie Simard.

En plus du sport, le programme a recours à des activités quotidiennes pour travailler avec les jeunes, mentionne la chercheuse. Des valeurs comme l'acquisition de saines habitudes de vie, l'engagement social et la gestion des émotions et des conflits sont transmises aux jeunes en exploitant toutes les situations qu'engendrent leur présence au gymnase ou leur cheminement au sein du groupe.

D'après Stéphanie Simard, Bien dans mes baskets favoriserait dans certains cas la persévérance scolaire et agirait comme facteur de protection contre des influences extérieures négatives, par exemple les gangs de rue et la prostitution, des réalités omniprésentes dans le quartier.

Mais le transfert des habiletés ne se fait pas de façon automatique. Ses travaux révèlent la présence de nombreuses barrières. «Tout dépend des jeunes. Ils mettent en pratique quand ils perçoivent un avantage. Ainsi, ils arriveront à l'heure aux matchs parce que c'est important pour eux. Mais ils ne seront pas ponctuels à leurs cours si l'école ne compte pas pour eux», explique la chercheuse.

D'où le défi de développer leur sentiment d'appartenance à l'école. Sinon, flop total.

Stéphanie Simard

Engagement dans la communauté

 

Stéphanie Simard est allée sur le terrain pour bien comprendre la dynamique en œuvre chez ces garçons et ces filles. Des entrevues avec 21 anciennes et anciens participants du programme qui ont terminé leurs études secondaires lui ont permis de recueillir de précieux témoignages. La chercheuse a également effectué un suivi sur une période de trois ans auprès de ces jeunes afin de fournir une perspective longitudinale du développement des habiletés de vie personnelles et sociales.

Ses données démontrent que le vécu en équipe au quotidien amène plusieurs adolescents à se montrer plus respectueux, à favoriser davantage le travail d'équipe et à partager plus facilement des objectifs communs, des compétences qui facilitent la résolution de problèmes avec leurs pairs et leurs parents. Le fait d'avoir au sein de l'équipe des responsabilités, comme occuper le poste de capitaine, permettrait également d'améliorer significativement l'estime de soi et les habiletés en communication, ce qui a des répercussions sur la persévérance scolaire. Les activités de bénévolat semblent pour leur part encourager l'entraide et l'empathie. Enfin, la participation à des camps d'entrainement et à des tournois à l'extérieur de Montréal serait une source d'expériences riches et stimulantes qui contribueraient au développement du sentiment d'appartenance à l'équipe et à l'école.

Au-delà du processus de transfert sur une base individuelle, il est aussi possible que ces apprentissages puissent se transposer dans la communauté, selon Mme Simard. «De plus en plus d'anciens pour qui l'activité a été bénéfique reviennent donner un coup de main aux entraineurs que ce soit pour les assister dans les entrainements, dans la coordination des activités ou même pour l'aide aux devoirs. Mon échantillon est restreint et comprend donc des limites, mais cela témoigne un certain engagement dans le développement de la communauté.»

Vous avez dit empowerment ?

D'autres aspects de la vie et des mœurs des jeunes femmes de l'échantillon ont été mis au jour par cette étude. Par exemple, les habiletés acquises à l'intérieur du programme permettraient à certaines de résister aux influences extérieures négatives comme la prostitution. «C'est l'effet de l'empowerment, qui donne la capacité aux gens de faire leurs propres choix», indique Mme Simard. D'ailleurs, de façon générale, les filles perçoivent l'école comme une solution plus intéressante que ce que leur offre les gangs de rue, ce qui est opposé à la tendance observée chez les garçons.

L'étude de Mme Simard comprend également une dimension quantitative, mais, au moment de la rencontre avec Forum, les données n'avaient pas encore été rassemblées. Sa thèse, dont le dépôt est prévu pour le mois d'aout, a été réalisée sous la direction de l'anthropologue Suzanne Laberge, professeure au Département de kinésiologie.

Dominique Nancy