Que va-t-il se passer en Chine?

  • Forum
  • Le 11 février 2013

  • Paule Des Rivières

Bien qu'encore très minoritaire, une véritable classe moyenne émerge en Chine et rien n'arrêtera ceux qui en font partie dans leur désir de donner le meilleur à leurs enfants. (Image: Alex E. Proimos)Le 18e congrès du Parti communiste chinois (PCC) en novembre dernier a suscité un intérêt inégalé. Le changement de garde au sommet du Parti allait-il ouvrir la voie à des réformes politiques?

 

Ceux qui nourrissaient des espoirs en ce sens auront toutefois déchanté assez rapidement: il est vite apparu que les conservateurs restaient bien en selle au sein du nouveau comité central du PCC, avec Xi Jinping à sa tête. Pourtant, les sept membres de ce comité tout-puissant savent mieux que quiconque que le statuquo est intenable.

En fait, comme le souligne Fred Bild, qui est professeur au Centre d'études de l'Asie de l'Est de l'Université de Montréal, «les changements en Chine n'auront pas lieu grâce aux dirigeants mais plutôt malgré eux».

Pour cet expert de la Chine, qui fut ambassadeur du Canada à Pékin de 1990 à 1995, il ne fait aucun doute que des réformes dans le sens d'une libéralisation des droits de la personne devront survenir à plus ou moins long terme. «La question n'est pas de savoir s'il y aura des changements mais plutôt comment ces changements se feront», résume-t-il. Pour s'en convaincre, il suffit d'observer le développement de la classe moyenne.

Une classe moyenne en expansion

Il y a 15 ans à peine, raconte M. Bild, les Chinois de la classe moyenne, ceux qui pouvaient se procurer des biens de consommation autres que les produits destinés à la survie, se comptaient sur les doigts de la main. Aujourd'hui, ils sont de 350 à 400 millions à pouvoir rêver d'une voiture, d'une maison, de vêtements de luxe, etc.

«En 1995, j'ai visité des amis, mariés depuis six ans, fiers père et mère d'un enfant unique, qui habitaient dans l'appartement de leurs parents dans un complexe industriel où travaillait le grand-père. Cinq ans plus tard, ils avaient acheté un appartement luxueux dans un quartier chic en plein centre de Pékin, une auto, et, grâce à un emploi temporaire de deux ans à Hong Kong, ils ont pu mettre au monde un deuxième fils. Au moment où nous parlons, ils sont à la recherche d'écoles canadiennes pour leurs enfants dans l'éventualité d'un déménagement dans notre pays.

Fred Bild, qui a été ambassadeur du Canada à Pékin de 1990 à 1995, continue d'aller régulièrement en Chine. Il suit de près l'évolution fascinante de ce pays.«Cette classe de consommateurs veut accumuler des biens et toute puissance politique qui freinera cette progression aura de gros problèmes», prévient M. Bild.

Les Chinois consomment entre autres choses... de l'information. Ne sont-ils pas les plus grands utilisateurs d'Internet du monde? La censure continue d'exister, mais elle est de moins en moins efficace. Tôt ou tard les gens contournent le système et le pouvoir. Un exemple parmi d'autres: les protestations au début de janvier qui ont suivi l'interdit de publication d'un article dans un hebdomadaire du sud du pays réclamant une constitution garante des droits des citoyens. Des personnalités ont appuyé les rédacteurs et une médiation s'est ensuivie. L'article a été modifié certes, mais les responsables du PCC ont dû faire des concessions. Les appuis avaient été nombreux. Et très publics.

Une corruption gigantesque

Les citoyens osent. Il y a en Chine de 40 000 à 80 000 manifestations annuellement (données publiées par l'État) organisées par des travailleurs mécontents de leurs conditions de travail. «Ces arrêts de travail conduisent souvent à des concessions, note M. Bild, mais ce qui provoque la plus grande colère, et de plus en plus de colère, c'est la corruption.» Elle canalise toutes les dissensions.

«La corruption atteint des niveaux grandioses. Elle est monumentale. Des milliards se promènent dans toutes les directions», mentionne M. Bild, qui va en Chine régulièrement.

Cette corruption est maintenant davantage punie. Des officiels sont déchus de leurs fonctions et emprisonnés, y compris des hauts cadres du Parti.

D'ailleurs, l'odeur de la corruption a plané sur le congrès du PCC parce que quelques jours avant sa tenue un article du New York Times avait révélé que des hauts placés au Parti avaient amassé des centaines de millions, pour eux et leurs familles. Comme le remarque M. Bild, personne à Pékin n'a démenti les faits. Et, loin de réfuter ces accusations, le discours du président sortant au congrès dénonçait à son tour, et très explicitement, les hauts dirigeants faisant profiter leur famille de leur position. Le seul hic, c'est que ce passage, dans le discours écrit, a été escamoté au moment de la lecture. Le texte écrit ouvrait également la porte à une participation du peuple dans le choix de ses dirigeants. Ce passage a lui aussi été biffé. Mais c'est un début. Les changements viendront, dans le sens d'une démocratisation des institutions et d'un élargissement des droits.

«Les gens réalistes n'envisagent pas pour l'instant une démocratisation à l'occidentale, mais on revendique de plus en plus haut une liberté d'expression, d'assemblée ainsi que le droit de porter plainte contre l'administration devant des tribunaux indépendants.»

Pour M. Bild, il n'est pas certain toutefois que les dirigeants bougeront assez rapidement pour gérer les mutations qui s'opèreront dans le pays.

«Par exemple, il se peut que des catastrophes naturelles accélèrent les changements en provoquant des protestations inégalées et en bousculant les structures en place dans telle ou telle région. Les développements tous azimuts qui ont cours en Chine exposent le pays à de telles surprises. Les fins de régime surviennent quand le pouvoir n'est plus en mesure de répondre à des catastrophes en série ou à des mouvements populaires s'opposant à la corruption administrative. Ou encore quand il ne parvient plus à désamorcer des crises découlant d'un ralentissement de l'économie.»

Pour illustrer son propos, Fred Bild rappelle un accident de train survenu il y a quelques années, manifestement dû à la négligence des employés et à la vétusté des équipements. Les dirigeants régionaux avaient nié jusqu'à l'existence de l'accident en enfouissant les wagons! Les protestations ont été si vives que ces wagons ont dû être déterrés et des photos ont été publiées dans la presse! Ce qui aurait été inimaginable il y a une décennie seulement.

Raidissement

Le problème, c'est que, jusqu'à présent, les dénonciations des abus de pouvoir n'ont pas entrainé d'ouvertures mais bien des raidissements du pouvoir. On pense à la répression qui a suivi les manifestations sur la place Tianan men en 1989. Plus récemment, il y a eu les Jeux olympiques de 2008, qui ont été un échec monumental sur le plan de l'image, avec les rassemblements en faveur du Tibet qui ont émaillé toutes les démonstrations publiques liées aux jeux. Résultat? «Le pouvoir s'est raidi, estimant qu'un laisser-faire entrainerait une agitation permanente.»

«Et n'oublions pas, signale M. Bild, que le corps policier est très bien formé, de sorte que la répression devant toute dissidence reste la règle. Qu'on parle de police militaire ou secrète, il s'agit de groupes très efficaces, émanant d'appareils répressifs auprès desquels les pays de l'ex-bloc soviétique sont de la petite bière.»

Il reste que M. Bild affiche un optimisme certain quant à l'issue des changements qui secouent le pays, ce pays auquel il est profondément attaché. Les Chinois, dit-il, n'ont pas fini de nous surprendre.

Paule des Rivières