Scientifiques et journalistes: un mariage de raison

  • Forum
  • Le 11 février 2013

  • Dominique Nancy

(Image: iStockphoto)Comment les universitaires sont-ils utilisés par les médias? De quelle façon leur offre-t-on l'occasion de faire valoir leur expertise et d'exercer leur spécialité devant un public plus vaste que leurs classes? Comment les relations se passent-elles entre ces deux corps de professionnels de la sphère publique?

 

Ce sont là quelques questions auxquelles tentent de répondre des chercheurs des universités de Montréal, de Sherbrooke, du Québec (Montréal et Trois-Rivières) et d'Ottawa dans un ouvrage collectif qui vient de paraitre sous le titre L'universitaire et les médias: une collaboration risquée mais nécessaire.

Ce livre rassemble les collaborations de 10 chercheurs, 2 étudiantes des cycles supérieurs et 1 journaliste de Radio-Canada qui ont rédigé neuf chapitres et dont les textes totalisent 154 pages. Leur conclusion est formulée dans le titre de la publication. Mais la lecture du volume révèle que la réalité est plus complexe.

«Entre spécialistes universitaires et médias, les relations vont de l'évitement à l'enthousiasme participatif en passant par la méfiance réciproque dans une collaboration ressentie comme nécessaire. En général, ils ne parlent pas le même langage, ne suivent pas les mêmes méthodes, n'ont pas les mêmes moyens, ne disposent pas du même temps, n'ont pas les mêmes intérêts. Pourtant, les médias ont besoin du savoir des universitaires pour contribuer à faire comprendre le monde, et les universitaires veulent bien passer par les médias pour faire connaitre leurs travaux ou amplifier leur prestige. Il n'en demeure pas moins que, dans leurs rapports, le risque de confusion, de malentendu, d'équivoque sinon de trahison est constant et la déception fréquente», peut-on lire en quatrième de couverture.

Condamnés à collaborer

Ces histoires d'«approximation», d'«erreur» ou de «trahison» racontées dans l'ouvrage renvoient à diverses problématiques, dont celle de vulgariser la science. Les universitaires sont indispensables pour transmettre le savoir, mais, sans les journalistes, peu de liens entre les scientifiques et le grand public, peu de visibilité pour les chercheurs. Car, comme le dit le professeur de l'École de psychoéducation de l'Université de Montréal Serge Larivée, les chercheurs sont plus souvent qu'autrement dépourvus de talents de vulgarisation. Certes, il existe des exceptions comme Hubert Reeves, mais elles confirment cette règle.

À cette première difficulté – n'est pas vulgarisateur qui veut – s'en ajoute une seconde, résumée par André H. Caron, professeur au Département de communication de l'UdeM, et ses étudiantes Catherine Mathys et Ninozka Marrder: «Les chercheurs ont aussi le souci de vulgarisation scientifique, mais ils redoutent les interprétations exagérées et le sensationnalisme des journalistes, contre lequel ils ne peuvent souvent pas grand-chose.»

Le professeur Caron s'est intéressé au processus qui mène à la diffusion de masse d'une découverte scientifique et à la façon d'optimiser le transfert des savoirs. Les résultats de son étude effectuée auprès des chercheurs et des responsables des communications de l'UdeM témoignent d'un certain malaise dans la communauté scientifique. «Les chercheurs expriment le besoin de trouver un terrain d'entente entre la stricte rigueur scientifique et l'intérêt médiatique de la recherche», fait-il valoir.

Jean-Herman Guay, de l'Université de Sherbrooke, précise pour sa part que l'universitaire est souvent pris dans une «dissonance d'attente». «Il veut être compris du grand public, mais il veut également plaire à ses collègues, à ses pairs, qui lui reprocheront peut-être d'avoir oublié ceci ou cela.» Sans compter que cette collaboration peut susciter des jalousies de la part de collègues rivaux ou envieux.

«Il y a à peine 50 ans, parler aux médias était mal vu dans le monde universitaire. Vulgariser la science constituait alors pour un chercheur une activité risquée susceptible de miner sa crédibilité aux yeux de ses collègues», souligne Serge Larivée dans le chapitre rédigé en collaboration avec Carole Sénéchal, de l'Université d'Ottawa, et Françoys Gagné, de l'Université du Québec à Montréal.

Le professeur Larivée et ses collègues déplorent que «les journalistes contribuent parfois à perpétuer des mythes, des rumeurs et de fausses croyances». Dans la première partie de leur texte, les auteurs présentent une liste de 50 mythes en psychologie, dont certains continuent d'être alimentés par les médias. Quelques exemples parmi d'autres: la plupart des gens n'utilisent que 10 % de leur cerveau; faire entendre du Mozart aux bébés accroit leur intelligence; un trait héréditaire ne peut se modifier...

M. Larivée a été mêlé de près à la controverse soulevée par le psychiatre Pierre Mailloux à propos des différences ethniques dans les résultats aux tests d'intelligence. Il a appris à ses dépens que la relation entre scientifiques et médias ne va pas toujours de soi, «même lorsque les uns et les autres sont de bonne volonté», dit-il.

«Toutefois, poursuit M. Larivée, il est raisonnable de penser que cette collaboration ne pourra que s'améliorer dans la mesure où les uns et les autres poursuivent le même objectif essentiel à une société démocratique: informer.»

Dominique Nancy

Sous la direction d'Alain Létourneau, L'universitaire et les médias: une collaboration risquée mais nécessaire, Montréal, Éditions Liber, 2013, 154 pages.