La musique est une adaptation biologique

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  • Le 18 février 2013

  • Dominique Nancy

Gwénaëlle Journet a étudié l'histoire phylogénétique des comportements musicaux. (Image: Thomas Lieser)La musique est-elle une adaptation biologique? Si oui, quelle est sa fonction? Gwénaëlle Journet, étudiante à la maitrise en anthropologie, s'est posé ces questions et en a fait l'objet de son mémoire, qu'elle vient de déposer à la Faculté des arts et des sciences.

 

«Oui, répond-elle. La musique relève de prédispositions biologiques dont la fonction primaire pourrait être la communication entre parents et enfants.»

Voilà ce qui ressort de son étude qu'elle a menée sous la direction de Bernard Chapais, professeur au Département d'anthropologie. «J'ai cherché à cerner les précurseurs de la musique. Quels sont ses universaux? Que trouve-t-on chez les primates? S'agit-il d'une adaptation darwinienne ou d'une propriété émergente? Quels sont les liens avec le langage?» explique Gwénaëlle Journet.

Phénomène universel peu étudié par l'anthropologie, la musique est de toutes les cultures et de toutes les époques, souligne l'étudiante. Les bébés y sont d'ailleurs extrêmement sensibles. Certains chercheurs disent même que les jeunes enfants auraient un sens musical inné très aiguisé. Ils percevraient de manière plus fine que les adultes les changements de hauteur, les pitchs, d'une mélodie.

Mais à quoi sert la musique? «À communiquer d'abord, estime Gwénaëlle Journet. Cela se passe à différents niveaux, à commencer entre les parents et les enfants, ces derniers se sentant rassurés par le chant d'une berceuse par exemple qui aurait un effet sur leur développement cognitif et social.» Les résultats de son analyse, qu'elle a confrontés aux données empiriques trouvées dans la littérature, semblent appuyer son hypothèse: la musique est un besoin naturel universel qui se serait transposé à la société et qui jouerait un rôle de cohésion au sein du groupe.

Chimpanzés, singes verts et gibbons

Pour en arriver à ce constat, la chercheuse a d'abord dressé un inventaire des universaux musicaux sur les plans cognitif, structurel, émotionnel, fonctionnel et symbolique. Elle a ensuite exploré l'ontogenèse du phénomène musical, soit comment le sens musical se développe chez l'enfant, et comparé les données avec celles des études sur les prédispositions biologiques des primates, dont les chimpanzés, les singes verts et les gibbons. Puis, en se fondant sur les résultats de travaux empiriques issus de disciplines diverses, dont l'ethnographie, la psychologie et la neurobiologie, elle a pu nommer certaines des bases biologiques de la musique.

Gwénaëlle JournetPremière surprise: «Il y a peu de comportements musicaux chez les êtres humains qui s'apparentent aux vocalisations des primates, signale Gwénaëlle Journet. Des zones latéralisées similaires dans le cerveau seraient toutefois associées aux vocalisations.»

La chercheuse a également constaté que certains singes tout comme les humains ont recours à différentes tonalités lorsqu'ils émettent des sons. Il y aurait, peut-être, une fonction émotive dans la production de sons des primates, particulièrement chez les gibbons. Ces petits singes d'Asie auraient des vocalisations que certains primatologues qualifient de musicales. Lorsque les couples sont formés, le mâle et la femelle gibbons coordonneraient même leurs vocalisations pour maintenir leur cohésion.

Certes, on peut ne pas être d'accord avec ces énoncés et contester cette définition de la musique. Mais que la dimension émotive des sons émis par des primates s'apparente ou non aux relations entre musique et émotions chez l'être humain, une chose est sure: l'«art de combiner des sons d'après des règles», comme le définit le dictionnaire, est propre à l'espèce humaine. Par ailleurs, les oiseaux ne sont pas «heureux» de gazouiller. Comme les primates, ils chantent pour des raisons précises de territoire ou de reproduction.

Coévolution avec le langage

L'origine et le rôle de la musique nous intriguent depuis la nuit des temps, rappelle Gwénaëlle Journet. Au 19e siècle, Charles Darwin y a réfléchi durant une bonne partie de sa vie. «Selon lui, nos lointains ancêtres abordaient la musique comme une partie intégrante de la sélection sexuelle», indique la chercheuse. Le chant aurait été utilisé comme moyen de séduction par les premiers humains comme par les bêtes bien avant l'apparition du langage.

«Plusieurs mécanismes évolutionnistes, dont la sélection naturelle, la sélection sexuelle, la sélection de groupe et la sélection parentale, sont invoqués par divers auteurs afin d'expliquer l'apparition du phénomène musical, note Gwénaëlle Journet. Il apparait que la musique a joué un rôle important dans la relation parent-enfant au cours de l'évolution humaine, de même que dans la cohésion sociale, la coordination des activités et la formation de l'identité de groupe.»

L'hypothèse que la chercheuse a privilégiée dans son mémoire est celle de la coévolution avec le langage: les deux facultés reposeraient sur un substrat biologique commun (canal vocal-auditif, communication, rythme, dimension émotive), mais qui a mené au développement de deux fonctions indépendantes l'une de l'autre. L'origine phylogénétique pourrait être une habileté de même nature que celle à la base des sons produits par les gibbons.

«Cette hypothèse est conciliable à la fois avec la théorie qui voit dans la musique une adaptation en soi et avec celle qui y voit plutôt une propriété se dégageant d'autres adaptations comme l'analyse auditive du milieu, les émotions et le langage, mentionne-t-elle. Cette idée d'une propriété émergente à laquelle l'être humain finit par prendre gout parce qu'elle lui permet d'exprimer des émotions et un lien social me parait la plus plausible.»

Dominique Nancy