À l'ère du jetable

  • Forum
  • Le 25 février 2013

  • Dominique Nancy

L’obsolescence planifiée, qui touche un grand nombre de produits, n’a pas que des effets négatifs, selon le professeur Thierry Bardini.Seulement six pour cent de tous les cellulaires, téléviseurs, imprimantes et ordinateurs seraient recyclés, selon le ministère du Développement durable, de l'Environnement, de la Faune et des Parcs du Québec. Entre le matériel qui défaille et les supports informatiques obsolètes, il y a un remplacement permanent et une production continue de déchets électroniques.

 

«Le phénomène n'est pas restreint aux appareils électroniques, affirme Thierry Bardini, professeur au Département de communication de l'Université de Montréal. J'ai cinq rasoirs, dont quatre qui ne sont plus utilisables simplement parce que je ne peux pas changer les batteries.»

Reste que la consommation grandissante de produits informatiques et d'appareils de télécommunication et leur durée de vie toujours plus courte entrainent un réel problème. «La quantité de déchets électroniques produits chaque année au Québec s'élève à plus de 20 000 tonnes», selon les statistiques du gouvernement du Québec. La plupart de ces «vieilleries» sont tout simplement éliminées. Même la proportion de matériel censée être entreposée et réutilisée termine souvent son parcours dans un site d'enfouissement.

«Instaurée dans les années 30 afin de relancer l'économie américaine, l'obsolescence planifiée est devenue aujourd'hui une pratique incontrôlable, faute de régulation», déplore M. Bardini.

Surconsommation: la faute de la désuétude programmée?

Sociologue de formation, Thierry Bardini s'intéresse à la désuétude des produits informatiques depuis plusieurs années. Dans Junkware, un ouvrage qui examine les métaphores cybernétiques des codes génétiques aux réseaux de communication, il évoquait déjà le phénomène. Le professeur y réévalue le junk dans une perspective herméneutique en y abordant aussi le côté économique, dont la récupération et le recyclage. D'où son intérêt pour l'obsolescence planifiée des produits de certaines entreprises.

Thierry Bardini«Le phénomène, aussi appelé “désuétude programmée”, est l'ensemble des techniques visant à réduire la durée de vie ou d'utilisation d'un produit afin d'en augmenter le taux de remplacement», explique M. Bardini en entrevue avec Forum. Il s'agit d'une idée portée par les écologistes qui s'inscrit dans une démarche critique vis-à-vis de la société de consommation. Dans cette optique, l'obsolescence planifiée est perçue comme résultant du comportement des entreprises pour maximiser leurs profits.

Pour Thierry Bardini, la situation est plus complexe. «On vit dans un univers de biens jetables, où l'on se débarrasse de choses dès qu'elles ont perdu leur attrait initial. Mais la surconsommation n'est pas poussée strictement par la désuétude programmée et celle-ci n'a pas que des effets négatifs», souligne-t-il.

Le chercheur est néanmoins catégorique: «La compagnie Apple est championne dans le domaine», plaide-t-il. Selon lui, il existe deux façons d'accélérer la désuétude des produits informatiques: offrir de nouveaux modèles plus puissants et plus attrayants ou proposer des logiciels et des périphériques plus exigeants qui rendent caducs les produits anciens.

D'après l'auteur de Bootstrapping: Douglas Engelbart, Coevolution, and the Origins of Personal Computing, un ouvrage qui a été encensé par la critique, il convient d'y réfléchir à deux fois avant de tomber dans le piège. «Ce n'est pas parce que les fabricants planifient l'obsolescence de leurs produits qu'on doit nécessairement y adhérer.»

Dominique Nancy


 

Le junkware n'équivaut pas aux poubelles!

Mac 286, Pentium I, II et III, modems téléphoniques, processeurs Intel et Power PC, cellulaires, télécopieurs, magnétoscopes... Tout ce bric-à-brac est-il synonyme de détritus? Non, semble dire Thierry Bardini. «On associe à tort le terme junkware aux mots “déchet” et “rebut”», affirme l'auteur de l'ouvrage Junkware.

Le junkware tel que le définit le chercheur renvoie plutôt à ce que nous mettons de côté parce que de nouveaux produits sont plus efficaces ou encore parce que l'objet est désuet; il n'existe alors plus de pièces de rechange ou le produit n'est plus compatible avec son environnement.

«Dans mon essai, j'explore l'idée que la plupart des cultures et la nature, dont les êtres humains, sont composées d'éléments inutiles désignés comme du junk, mais qui peuvent toujours être potentiellement recyclés», explique-t-il.

Le résultat de l'approche originale de Thierry Bardini est instructif. Allant au-delà des faits historiques, le professeur du Département de communication, auquel il est rattaché depuis 1993, réussit le tour de force de présenter en 280 pages une facette méconnue de l'histoire culturelle qui lie les deux devenirs de la cybernétique: les technologies de l'information et de la communication et la biologie moléculaire.

Pour M. Bardini, le junkware est à l'image du junk ADN ou «ADN poubelle», terme inventé par le chercheur Susumu Ohno en 1972 pour désigner les «non-gènes», soit 98,5 % du génome humain dont on ignore encore la fonction. «Seulement 1,5 % de l'ADN, celui qui correspond à ce qu'on appelle généralement le code génétique contenu dans les chromosomes responsables de l'hérédité, se charge de l'encodage des protéines de notre matière vivante. Le reste est-il réellement non codant? Est-il la manifestation d'un code de la vie plus vaste? Et si l'ADN poubelle n'est qu'un résidu, l'est-il seulement pour l'histoire de l'évolution biologique ou renvoie-t-il à un autre processus qui pour le moment nous échappe?» s'interroge le chercheur.

Son ouvrage a été décrit par Christopher Kelty, auteur de Two Bits: The Cultural Significance of Free Software, comme un livre passionnant. «Aucune autre publication ne s'est intéressée au problème du junkware en établissant un lien avec l'ADN aussi sérieusement. Le livre du professeur Bardini est un réveil brutal pour notre conscience.»

D.N.