Quatre comédiens donnent corps aux propos de jeunes en difficulté

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  • Le 8 mars 2013

  • Paule Des Rivières

Quatre comédiens ont mis en lecture, avec une grande justesse, les propos de huit jeunes, dont certains avaient été traités pour des troubles de santé mentale. (Image: Jean-François Hamelin)D'entrée de jeu, on pense à En attendant Godot. L'absurde, l'attente de... rien de précis, la solitude. «Quand on est tellement seuls pis vieux, on ne sait plus pourquoi on est là. À quoi ça sert de continuer à circuler si y existe plus personne d'autre que nous?»

 

Puis, ce furtif désir d'être un banc de poissons parce que «ça fait pas de bruit mais ça fait des bulles. Donc y est pas complètement inexistant.»

Ces propos font partie de la pièce La lumière au bout du tunnel ou l'exode des loutres, jouée le 25 février dernier à l'amphithéâtre du CHU Sainte-Justine. Ils sont tirés des ateliers d'écriture dramatique ayant précédemment réuni des jeunes traités pour des troubles psychiatriques et des non-patients dans le cadre du programme Espace transition.

L'initiative de ce programme, issu du département de psychiatrie de l'établissement hospitalier, revient à la Dre Patricia Garel. Espace Transition vise à faciliter la réinsertion de jeunes dans la vie normale en leur permettant de participer à des projets artistiques. Le projet de La lumière au bout du tunnel a été suivi par Élyse Porter-Vignola, étudiante au Département de psychologie de l'Université de Montréal, et Pénélope Bourque, étudiante en écriture dramatique à l'École nationale de théâtre. En fait, Mme Porter-Vignola en a fait son travail au cheminement honor de fin de baccalauréat, avec une évaluation de l'influence de cet atelier sur la métacognition des jeunes. La professeure Isabelle Daigneault et la Dre Garel supervisent le travail de l'étudiante.

La métacognition s'intéresse à la capacité de comprendre ses propres pensées et celles des autres. Pas étonnant que Mmes Porter-Vignola et Bourque aient donné le nom d'effet miroir à leur travail.

«En théâtralisant les propos des jeunes qui ont remis leur œuvre entre les mains d'un metteur en scène et de quatre comédiens, nous avons créé pour ces jeunes une distance entre l'énonciation et la réception de leurs propos. Notre intuition est que cet espace permettra l'amélioration de la métacognition», souligne Élyse Porter-Vignola.

Par exemple, un des jeunes s'est étonné de voir l'effet que pouvaient avoir ses propos sur les autres. «Il a dit: “Ah, je comprends qui parle à qui, maintenant que les personnages sont joués par des comédiens”», relate Mme Porter-Vignola. Ce jeune venait de réaliser que sa réplique, une fois incarnée, pouvait avoir un autre sens que celui qu'il lui avait donné.

La pièce, scénarisée à partir de huit rencontres entre des jeunes souffrant ou ayant souffert de divers troubles – troubles anxieux, de l'humeur, de l'attention avec ou sans hyperactivité, troubles alimentaires ou psychotiques, problèmes relationnels et de comportement – et d'autres jeunes ne connaissant pas la feuille de route des premiers, met en scène quatre personnages. Ce sont Bernadette et Moineau, deux vieillards enfermés dans le wagon de tête du métro d'une ile abandonnée. Pour tromper leur ennui, ils inventent l'histoire de Marcelle et Camille, dont ils perdent bien vite le contrôle. S'ensuivent de l'inquiétude, des questions sur la solitude et une certaine confusion sur les identités. Le tout avec une touche d'humour. En fait, comme le projet lui-même, la pièce de théâtre ouvre une porte sur l'art de se parler, de se comprendre – ou pas – et d'être ensemble, même avec la peur d'être incompris ou piégé.

«La création d'une œuvre incite le participant à concrétiser sous forme de manifestation physique ou verbale l'observation qu'il fait du monde extérieur, mentionne Mme Porter-Vignola. Un atelier d'écriture dramatique peut favoriser l'adaptation psychosociale et diminuer la stigmatisation de ceux qui sont aux prises avec des problèmes de santé mentale.»

À cette soirée de théâtre, les jeunes ayant pris part à l'écriture occupaient les premières rangées de la salle. Au début de la pièce, ils se sont levés et ont confié leurs textes aux comédiens. Et, à l'issue de la mise en lecture, ces derniers ont à leur tour remis les textes entre les mains des jeunes, dans un geste à la fois symbolique et concret. Et les jeunes ont semblé plutôt fiers.

Paule des Rivières