La Corée du Nord ou la dictature de la peur

Fred Bild voit dans le drame coréen le dernier vestige de la Deuxième Guerre mondiale.Le 12 février dernier, la Corée du Nord a procédé à un essai nucléaire, le troisième en sept ans après ceux de 2006 et de 2009. Fortement condamné par une large majorité de la communauté internationale, y compris la Chine, cet essai nucléaire ravive des peurs et des tensions en Asie de l'Est.

 

Ce contexte tendu a été discuté à une table ronde organisée le 28 février par le Centre d'études de l'Asie de l'Est (CETASE) de l'Université de Montréal en collaboration avec le Montreal Korean Language and Culture Centre. Des chercheurs, professeurs et experts ont rappelé les origines de la séparation des deux Corées pour s'intéresser de très près au dernier essai nucléaire et tenter de cerner les motivations du régime de Pyongyang.

Dix millions de personnes séparées

«La Corée, qui porte des traditions millénaires, a été divisée en 1948, avant même la guerre de Corée. Quatre puissances ont décidé de cette démarcation le long du 38e parallèle: les États-Unis, la Grande-Bretagne, l'ex-URSS et la Chine. Plus de 10 millions de personnes ont été séparées. La Corée du Nord continue à tenir les États-Unis, toujours présents militairement en Corée du Sud, pour responsables de cette partition», a résumé Seong-Sook Yim, membre associée du CETASE.

Ajoutant que les tentatives de rapprochement entre les deux Corées sont restées «très limitées», cette auteure de plusieurs livres sur l'immigration et la linguistique coréennes a souligné la position de la nouvelle présidente de la Corée du Sud, Park Geun-hye: «Son discours a été très clair. Elle se dit prête à conduire avec la Corée du Nord et son dirigeant Kim Jong-un la politique des petits pas. Mais rien ne se passera tant que les essais nucléaires se poursuivront.»

Benoît Hardy-Chartrand

La survie du régime

Chercheur à la Chaire Raoul-Dandurant en études stratégiques et diplomatiques de l'UQAM et membre du CETASE, Benoît Hardy-Chartrand est spécialiste de la Corée du Nord. « Il y a des changements importants dans la région avec la nouvelle présidente en Corée du Sud mais aussi un nouveau premier ministre au Japon et un nouveau président en Chine. On peut penser qu'il y aura des tentatives de négociations avec la Corée du Nord. Mais une chose est certaine, celle-ci n'abandonnera pas son programme nucléaire», a assuré le chercheur, qui a donné des détails sur ce troisième essai: «Il y a une évolution par rapport aux deux premiers. La puissance est amplifiée, entre six et sept kilotonnes. On ne sait pas encore si les Nord-Coréens ont utilisé du plutonium ou de l'uranium enrichi, plus facile à cacher et à manipuler. Ce qui est certain, c'est qu'ils avancent dans la voie de la sophistication technologique et qu'ils sont peut-être capables de miniaturiser un engin nucléaire.»

Pour Benoît Hardy-Chartrand, l'objectif de Pyongyang est limpide: «Sa priorité, c'est la survie du régime. Les essais nucléaires sont un outil de négociation qui permet aussi de nourrir le sentiment de fierté nationale, de se faire reconnaitre comme État nucléaire. La communauté internationale peut mettre de côté la dénucléarisation. Aujourd'hui, il faut mettre l'accent sur la non-prolifération.»

Capacité de créer un cataclysme

Fred BildLe volet diplomatique a été abordé par Fred Bild, ancien ambassadeur du Canada en Chine et professeur invité au CETASE. «Il faut voir dans le drame coréen le dernier vestige de la Deuxième Guerre mondiale. Il est exacerbé par le dégonflement de l'ex-URSS, la montée de la Chine et celle de la Corée du Sud, devenue très prospère. Les derniers évènements obligent désormais à adapter les systèmes de sécurité utilisés dans la région. Zhiming ChenLa Corée du Nord a la capacité de créer un cataclysme en Asie du Sud-Est, c'est son pouvoir de négociation. À présent, la seule voie possible, ce sont des discussions sérieuses pour éviter un accident.»

Zhiming Chen, professeur adjoint au Département de science politique de l'UdeM et membre du CETASE, a évoqué l'avenir: «La Chine est contre la réunification parce qu'elle craint que cela renforce la présence américaine et elle ne tolèrerait pas plus une déstabilisation de l'intérieur. Mais Pékin, qui reste le portefeuille de la Corée du Nord, n'a pas vraiment de solution et se contente de gérer, de surveiller. La situation est clairement bloquée.»

C'est finalement peut-être le temps qui fera son œuvre. «Le marché noir et les trafics sont de plus en plus intenses entre la Chine et la Corée du Nord. Ça permettra sans doute de faire circuler les idées», a suggéré Zhiming Chen. Seong-Sook Yim a toutefois précisé qu'une «grande majorité» des Sud-Coréens étaient opposés à la réunification.

Frédéric Berg
Collaboration spéciale

(Photos: Frédéric Berg)

 

     

  •  
  •  
  •