L'amnésie des somnambules n'est pas toujours complète

  • Forum
  • Le 11 mars 2013

  • Dominique Nancy

C’est bien à tort que l’on croit que les somnambules font des choses sans savoir pourquoi, rappelle le chercheur. (Image: iStockphoto)Le phénomène est connu de tous et intrigue depuis plusieurs siècles. Pourtant, la médecine a encore beaucoup de mal à comprendre ses causes exactes et plusieurs mythes entourent le somnambulisme: les somnambules n'auraient pas de souvenirs de leurs actions; les personnes qui en sont atteintes ont des comportements dépourvus de motivation; ou encore le somnambulisme n'aurait aucune conséquence diurne.

 

Antonio Zadra, professeur au Département de psychologie de l'Université de Montréal, et ses collègues, dont Jacques Montplaisir, du Département de psychiatrie de l'UdeM, déboulonnent ces trois mythes dans le journal Lancet Neurology. Fruit de nombreuses études menées au cours des 15 dernières années au Centre d'études avancées en médecine du sommeil de l'Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal et d'une analyse approfondie de la littérature, leur publication lève le voile sur le somnambulisme et clarifie les critères diagnostiques pour les chercheurs et les cliniciens.

Forum a rencontré le professeur Zadra afin de faire le point sur les connaissances relatives aux étranges déambulations nocturnes qui touchent de deux à quatre pour cent des adultes.



Quelles sont les causes et les conséquences du somnambulisme?

Antonio ZadraA.Z.: Plusieurs données laissent croire qu'il y a un facteur génétique en cause. Chez 80 % des somnambules, des antécédents familiaux de somnambulisme existent. La concordance du somnambulisme est aussi cinq fois plus élevée chez les jumeaux monozygotes que chez les jumeaux non identiques. Nos études ont par ailleurs démontré que le manque de sommeil et le stress peuvent entrainer des crises de somnambulisme. Toute situation qui fragmente le sommeil favorise des épisodes de déambulations nocturnes chez les personnes qui y sont prédisposées.

La plupart des épisodes de somnambulisme sont anodins. Hormis le fait que le sommeil lent profond des somnambules est fragmenté, les déambulations sont généralement de courte durée et ne présentent aucun danger ou quand elles en constituent un il est minime. Dans de rares cas, elles peuvent être plus longues et les somnambules peuvent se blesser et mettre leur vie ou celle des autres en danger: certains sont même allés jusqu'à conduire une voiture!

 

On dit que ce trouble du sommeil atteint principalement les enfants. Est-ce vrai?

A.Z.: Beaucoup de jeunes font de façon transitoire du somnambulisme entre 6 et 12 ans. On pense que passer du sommeil à l'éveil nécessite une certaine maturation du cerveau. Chez certains enfants, le cerveau peut avoir de la difficulté à faire cette transition. Souvent, le problème disparait après la puberté. Mais le somnambulisme peut persister à l'âge adulte dans presque 25 % des cas. Il diminue cependant avec l'âge: plus on vieillit, moins on profite d'heures de sommeil lent profond, phase durant laquelle surviennent les épisodes de somnambulisme.

L'enfant tout comme l'adulte sont pendant leurs déambulations dans un état dit d'éveil dissocié: des parties du cerveau sont endormies et d'autres sont éveillées. Il y a des éléments de l'éveil, puisque le somnambule peut agir et accomplir des gestes comme se lever, ouvrir une porte ou descendre un escalier. Leurs yeux sont ouverts et ils peuvent reconnaitre des gens. Mais il y a aussi des éléments propres au sommeil: le jugement des somnambules ainsi que leur capacité d'introspection sont altérés et souvent leurs réactions comportementales sont contraires au bon sens.

 

Selon vous, l'idée que la personne est partiellement réveillée et partiellement endormie est quelque chose qu'on doit prendre en considération pour conceptualiser le somnambulisme.

A.Z.: Tout à fait. C'est là l'un des points exposé dans notre article. Il y a de plus en plus de résultats qui démontrent que même chez les sujets normaux le cerveau ne s'endort pas d'un bloc instantanément. Le sommeil peut survenir de manière localisée. Il y a des parties du cerveau qui peuvent s'endormir avant d'autres.

 

Cela expliquerait que l'amnésie de certains somnambules ne soit pas toujours complète. Mais un somnambule peut-il réellement se souvenir de ses gestes alors qu'il dormait debout?

A.Z.: Oui. Chez les enfants et les adolescents, l'amnésie est plus fréquente. Probablement pour des raisons neurophysiologiques. Chez les adultes, il y a une forte proportion de somnambules qui se rappellent à l'occasion ce qu'ils ont fait durant leur épisode de somnambulisme. Certains se souviennent même à quoi ils pensaient et des émotions qu'ils ressentaient.

 

Vos travaux ont également montré que les comportements des somnambules ne sont pas des automatismes. Pouvez-vous nous expliquer?

A.Z.: Il s'agit d'un autre mythe tenace. On croit à tort que les somnambules font des choses sans savoir pourquoi. Pourtant, il y a une proportion significative d'entre eux qui se rappellent ce qu'ils ont fait et qui peuvent expliquer les raisons de leurs actions. Ils sont les premiers à dire, une fois éveillés, que leurs explications ne sont pas sensées. Mais pendant l'épisode, il y avait une logique sous-jacente. Par exemple, un homme a déjà pris son chien qui dormait au pied de son lit et l'a mis dans la baignoire pour l'asperger d'eau. Il croyait que l'animal était en feu!

Il n'y a là ni logique ni jugement comparables à l'état de veille. Mais les comportements ne sont pas des automatismes dans le sens qu'il y a quand même une motivation qui accompagne et explique les gestes.

 

Un autre mythe auquel vous vous intéressez est celui des conséquences sur l'état de veille. Selon vous, au-delà du phénomène nocturne, le somnambulisme serait associé à des troubles diurnes qui se manifestent par une somnolence.

A.Z.: Environ 45 % des somnambules sont cliniquement somnolents pendant le jour. Les plus jeunes parviennent plus facilement à le masquer. Ils performent quand même moins bien que des sujets témoins aux tests de vigilance. Et si on leur donne la possibilité de faire une sieste, ils s'endorment plus rapidement que les sujets normaux.

Au fil des dernières années, nous avons prouvé que le sommeil lent profond des somnambules est atypique. Fragmenté par de nombreux microéveils de 3 à 10 secondes, leur sommeil n'est pas aussi réparateur. Le somnambulisme n'est donc pas juste un problème de transition entre le sommeil lent profond et l'éveil. Il y a quelque chose de plus fondamental qu'on trouve toutes les nuits dans leur sommeil, qu'ils aient ou non des épisodes de somnambulisme.

Dominique Nancy