Aux origines du rire

  • Forum
  • Le 25 mars 2013

  • Dominique Nancy

Lorsque le macaque berbère a une telle expression faciale et que celle-ci est accompagnée de vocalises, l’animal cherche à susciter la confiance de l’autre soit pour le jeu, la protection ou la copulation. Certains y voient l’origine du rire humain. (Image: iStockphoto)On connait les bienfaits du rire sur la santé. Mais pourquoi rit-on? Quelles sont les origines évolutionnistes du rire et de l'humour? Steven Légaré s'est posé ces questions et en a fait l'objet de son mémoire de maitrise, qu'il a récemment déposé au Département d'anthropologie de l'Université de Montréal.

 

«La science fournit peu de réponses à ces questions, si ce n'est par la psychologie et les neurosciences. Du point de vue de l'anthropologie, le rire et l'humour sont souvent laissés-pour-compte. Pourtant, c'est un sujet sérieux», affirme le nouveau diplômé.

Selon ses recherches, le rire et l'humour sont de toutes les cultures et de toutes les époques. Le rire serait associé à une altération du tonus musculaire et à des modifications de l'activation cérébrale. Des études parlent d'un état de stimulation suivi d'un état de relaxation, souligne M. Légaré. En psychologie, le rire est d'ailleurs défini comme un «état subjectif de bienêtre». Mais parfois on rit aussi par malaise et on dira alors qu'on rit «jaune». Une personne peut également être heureuse même si elle ne rit jamais. Et le sens de l'humour varie considérablement d'un individu à l'autre.

Quelle est donc la fonction primaire du rire et de l'humour? «La communication d'abord, estime Steven Légaré. Mais ce n'est qu'après l'évolution du langage que l'humour verbal a pu commencer à participer au processus de socialisation. Impossible d'y recourir si l'on ne manie pas suffisamment le langage.»

Les résultats de son analyse, qu'il a confrontés aux données empiriques trouvées dans la littérature, semblent appuyer son hypothèse: le rire est un comportement universel. Comme dans le cas des vocalisations accompagnant les séances de chatouilles chez les grands singes, sa fonction première aurait été de communiquer une intention de s'adonner au jeu ou de signaler le désir de poursuivre un jeu en cours. L'évolution du rire et de l'humour aurait été marquée par trois adaptations distinctes, soit l'acquisition d'une théorie de l'esprit, l'évolution du langage et la reconnaissance d'incongruités dans les représentations symboliques.

Phénomène social

Pour en arriver à ce constat, le chercheur a analysé cinq hypothèses évolutionnistes sur le rire et l'humour: les hypothèses de la manipulation sociale, de la socialisation, de la sélection sexuelle, du signalement honnête et de la contagion émotionnelle. Le chercheur en a extrait des prédictions qu'il a ensuite comparées aux travaux empiriques issus de disciplines diverses, dont l'ethnologie, la psychologie et la neurobiologie. En guise de conclusion, il propose un scénario évolutif qui concilie les différentes hypothèses abordées.

Steven Légaré«Dans les quelque 3000 publications que répertorie un guide bibliographique récent sur la psychologie du rire et de l'humour, les mots “Darwin” et “évolution” n'apparaissent respectivement que quatre et deux fois, alors que la notion de sélection naturelle est totalement absente, fait remarquer Steven Légaré. La récurrence transculturelle du rire et de l'humour tout comme la similarité des expressions faciales auxquelles ils sont associés permettent pourtant de croire à une certaine détermination génétique.»

Universellement reconnu comme un signal expressif d'émotions positives, le rire ne semble pas être influencé par l'imitation ou la transmission culturelle. «Des enfants nés sourds et aveugles reproduisent ce comportement dans les contextes appropriés, sans même avoir pu percevoir le rire chez les autres ou apprendre de celui-ci», indique Steven Légaré. Le chercheur rappelle également que des études récentes en neurobiologie donnent à penser qu'il existe deux types de rire (Duchenne et non Duchenne), chacun sollicitant des circuits neuronaux distincts. À son avis, la reconnaissance de cette distinction est cruciale dans la compréhension de l'évolution du rire comme signal. «Les différences fonctionnelles et comportementales qui caractérisent ces types de rire supposent qu'ils ont des histoires évolutives indépendantes», déclare-t-il.

Du rire à l'humour verbal

Grands mystères depuis la nuit des temps, le rire et l'humour ont intrigué Platon, Aristote, Descartes, Kant et Freud, qui ont tous écrit sur cette faculté apparemment propre aux êtres humains. On ne peut pas dire, cependant, que le rire soit totalement absent de la vie animale. On en observe une forme archaïque chez les primates. Fréquente chez les jeunes singes, la «mimique de jeu» consiste à écarter exagérément les lèvres et à repousser les commissures en s'approchant d'un individu. Elle signifie grossièrement «Veux-tu jouer avec moi ?» ou encore «Je viens en ami».

Plusieurs mécanismes évolutionnistes, dont la sélection sexuelle, la socialisation et la contagion émotionnelle, sont invoqués par divers auteurs afin d'expliquer l'origine et le rôle du rire et de l'humour, dit M. Légaré. «Initialement restreint au domaine du jeu physique et social, le programme comportemental du rire Duchenne s'est vu étendre à la sphère des idées, entrouvrant la voie au développement de l'humour verbal.»

À son avis, il serait fort probable que la capacité humoristique ait été soumise à l'action de la sélection sexuelle. La manifestation de l'humour aurait ainsi pu fonctionner au cours de l'hominisation comme indicateur de valeur adaptative. Une fois développé, l'humour verbal aurait, peu à peu, gagné en sophistication et en complexité, ce qui illustre sa remarquable variabilité culturelle contemporaine. «À cet égard, mentionne le chercheur, l'ethnologie nous informe que la moquerie, l'exagération et l'ironie constituent probablement les formes d'humour les plus anciennes, puisqu'elles sont universelles. En revanche, l'humour fondé sur des ambigüités phonologiques, lexicales et syntaxiques, pratiqué seulement au sein de sociétés possédant l'écriture, est forcément plus récent. Idem pour l'humour noir ou absurde, comme en témoigne leur contingence culturelle.»

L'étude de Steven Légaré a été réalisée sous la direction de Bernard Chapais, professeur au Département d'anthropologie.

Dominique Nancy