Une lueur d'espoir pour les élèves qui ont des difficultés de lecture

  • Forum
  • Le 25 mars 2013

  • Marie Lambert-Chan

Les enfants qui ont des difficultés de lecture lisent davantage avec les manuels scolaires adaptés. Plusieurs manifestent même l’envie de se rendre à la bibliothèque, ce qui est en soi un petit miracle. (Image: iStockphoto)Près de la moitié de la population québécoise éprouve des difficultés de lecture. Parmi elle, 800 000 personnes sont analphabètes. Leur retard commence dès les premières années de scolarisation. Un processus difficile à renverser.

 

Il y aurait toutefois une lueur d'espoir pour ces individus, si l'on se fie aux travaux menés par une chercheuse du Groupe de recherche DÉFI Apprentissage (GDA) de l'Université de Montréal sur les manuels scolaires adaptés.

Ces ouvrages sont presque identiques à ceux utilisés par les élèves ordinaires: même page couverture, mêmes illustrations, mêmes thèmes, même pagination et pour ainsi dire mêmes exercices. Mais ils sont en texte simplifié. Par exemple, la phrase «À son arrivée, le colon commençait par bâtir un abri rudimentaire» devient «En premier, les colons construisaient un abri». Ces livres, versions adaptées du manuel Signet destiné à l'apprentissage du français et publié par les Éditions du Renouveau pédagogique, sont le fruit de 20 ans de travail effectué par le GDA.

Judith Beaulieu a mis à l'essai pendant six mois ces manuels auprès de 32 élèves de troisième année ayant un niveau de lecture de première année. À la suite de cette expérimentation, la chercheuse a noté que les enfants décodaient davantage les mots, c'est-à-dire qu'ils associaient mieux les sons aux lettres. «Ces élèves ont rattrapé un retard d'environ six mois pendant une période de six mois. C'est une hausse formidable!» estime Mme Beaulieu, qui est chargée de cours au Département de psychopédagogie et d'andragogie de l'UdeM et qui a récemment obtenu son diplôme de doctorat.

Elle signale que le retard en compréhension de texte est demeuré le même. «La compréhension se développe généralement à partir des habiletés en décodage. Pour en vérifier l'amélioration, il faudrait procéder à une mise à l'essai plus longue.»

Hausse de la motivation

Judith BeaulieuLes manuels adaptés ont augmenté la motivation des élèves en difficulté. Pour la première fois, ils avaient droit à un véritable ouvrage et non pas à des pages imprimées en noir et blanc. «Les enseignants qui intègrent ces enfants dans les classes ordinaires leur offrent un matériel artisanal qui résulte de leurs efforts pour adapter les manuels originaux», explique Judith Beaulieu.

Les enseignants ont observé que ces élèves ne lançaient plus leur livre. Ils lisaient davantage et manifestaient l'envie de se rendre à la bibliothèque. «C'est subjectif, mais cela demeure prometteur quand on sait que la motivation a des répercussions sur l'engagement quant à la tâche et sur la persévérance», juge Mme Beaulieu.

Les enseignants étaient aussi plus motivés. «Ils ont constaté une baisse considérable du temps consacré à l'adaptation du matériel pédagogique. En temps normal, c'est une charge de travail énorme pour eux. C'est pourquoi plusieurs refusent d'inclure les élèves en difficulté dans leur classe», mentionne la chercheuse.

Selon certains, le manuel adapté encourage le nivèlement par le bas. Judith Beaulieu s'inscrit en faux contre cette vision. «Ces élèves ont des difficultés aussi sérieuses que ceux qui sont non voyants ou en fauteuil roulant. Or, pour ces gens, on crée des outils pour pallier leurs incapacités. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour les difficultés cognitives?»

Calculer les couts et les avantages

Judith Beaulieu a comparé le temps accordé à l'utilisation du manuel adapté avec celui du matériel artisanal. Elle a converti ce temps en argent, selon les dispositions de la convention collective des enseignants. Résultat: «La productivité associée aux manuels adaptés est plus grande, conclut-elle. Les enseignants allouent moins de temps à l'adaptation du matériel tout en obtenant un meilleur apprentissage de la lecture et une hausse de la motivation.»

Le calcul des couts et des avantages est un exercice répandu, sauf en éducation, remarque-t-elle. «Au Québec, les manuels scolaires sont approuvés s'ils répondent à certains critères. Correspondent-ils au programme? Mettent-ils en valeur le multiculturalisme, l'égalité des sexes, la pluralité religieuse, etc.? Mais jamais on ne les teste pour voir en combien de temps les enfants améliorent leurs compétences en lecture et quels gains ils en retirent. J'aimerais qu'on ait une pensée pour ce que nous mettons entre les mains des enfants, surtout quand il s'agit de clientèles vulnérables.»

Mme Beaulieu poursuivra la mise à l'essai des manuels scolaires adaptés pendant une année auprès d'élèves de huit ans inscrits au Centre pédagogique Lucien-Guilbault. Elle aimerait aussi tester les manuels dans d'autres disciplines, notamment les mathématiques. «Depuis la réforme, les situations-problèmes sont devenues beaucoup plus complexes. Comment peut-on simplifier le texte sans modifier l'évaluation des capacités de l'élève à résoudre le problème? C'est mon prochain défi.»

Marie Lambert-Chan