Le Paul Ricœur de Jean Grondin

  • Forum
  • Le 2 avril 2013

  • Dominique Nancy

À sa dernière visite à Montréal, le 13 octobre 1999, Paul Ricœur a donné à l’UdeM une conférence sur la morale, l’éthique fondamentale et les éthiques appliquées.Pour souligner le 100e anniversaire de la naissance du penseur Paul Ricœur, des commémorations et des colloques importants se tiendront tout au long de l'année en France et à l'étranger. Le philosophe Jean Grondin lui a consacré un «Que sais-je?», dont la critique est dithyrambique.

 

Dans cet ouvrage, le professeur du Département de philosophie de l'Université de Montréal, auquel il est rattaché depuis 1991, réussit le tour de force de présenter la pensée de Ricœur en quelque 130 pages. Le résultat est à la fois instructif et passionnant. En introduisant le lecteur aux idées directrices de son oeuvre et en brossant un portrait nuancé du philosophe, M. Grondin montre comment Paul Ricœur a renouvelé de multiples manières le dialogue entre la philosophie et les sciences humaines sur une période de plus d'un demi-siècle. Forum a rencontré Jean Grondin.

 

Dans votre ouvrage, vous parlez de la grande générosité de Paul Ricœur, de ses talents de pédagogue... Diriez-vous qu'il ressemblait à plusieurs égards à Hans-Georg Gadamer, un autre philosophe et représentant de l'herméneutique que vous avez bien connu?

J.G.: Les deux étaient différents, mais avaient plusieurs points communs. Ils ont d'abord traversé le difficile 20e siècle, avec ses deux guerres mondiales et la guerre froide. Ils furent également témoins de la chute du mur de Berlin et des attentats du 11 septembre 2001. Les deux en ont tiré les mêmes leçons de vie: l'impossibilité à notre époque de se replier sur soi et la nécessité de se mettre à l'écoute de l'autre et de ses raisons. De plus, Ricœur était très germanophile et Gadamer très francophile. Ils venaient toutefois d'horizons différents: Gadamer était allemand et avait été formé à la grande école de Heidegger, alors que Ricœur a eu une relation plus complexe avec Heidegger. Par ses origines, Ricœur avait aussi une plus grande sensibilité religieuse que Gadamer.

 

Jean GrondinVotre livre, le troisième que vous publiez dans la collection Que sais-je?, est une introduction à la pensée de Paul Ricœur. Qu'est-ce qui vous a motivé à entreprendre ce projet?

J.G.: C'est un livre que j'avais dans les tripes depuis un certain temps déjà. Pour toutes sortes de raisons sans doute. En partie parce que je voulais exprimer ma dette infinie envers Ricœur; on m'associe souvent à Gadamer, ce qui m'honore beaucoup, mais j'ai sans doute rencontré Ricœur avant lui. Je trouvais aussi qu'il n'y avait pas de véritable introduction philosophique à sa pensée. Un tel travail m'apparaissait d'autant plus nécessaire que l'œuvre de Ricœur est pléthorique et qu'il peut être difficile de s'y retrouver: Ricœur n'a pas une seule œuvre maitresse, il en a une dizaine! À mes yeux, ce besoin existait et était criant.

 

À quand remonte votre première rencontre avec Paul Ricœur?

J.G.: Ricœur a toujours fait partie de mes lectures de prédilection. Je ne conçois pas l'herméneutique ni la philosophie sans lui. Je l'ai rencontré pour la première fois quand j'étais étudiant à l'Université de Montréal au milieu des années 70. C'était un grand ami de Vianney Décarie, professeur au Département de philosophie, dont j'étais très proche et grâce auquel j'ai pu faire la connaissance de Ricœur, qui comptait plusieurs élèves au département, dont mon directeur de mémoire, Bernard Carnois, décédé hélas le 20 janvier de cette année. Je dévorais Ricœur dès cette époque et n'ai jamais cessé de le faire parce que, des années 70 jusqu'à sa mort en 2005, il a continué à faire paraitre des livres importants à un rythme soutenu. Au cours des années 70, il est venu très souvent au Canada pour y donner des conférences. Vianney Décarie a voulu le faire nommer professeur à l'UdeM, mais cela n'a pas marché. Vous vous imaginez ce que cela aurait pu représenter pour l'Université!

 

Quelle a été votre approche pour l'écriture de cet ouvrage: consultation des archives du Fonds Ricœur? des entretiens avec le philosophe de son vivant?

J.G.: Mon approche fut herméneutique au sens très banal où elle s'est appuyée sur la lecture de ses textes, la longue fréquentation de son œuvre et de la littérature qui lui a été consacrée. À partir des années 70, j'ai eu la chance de rencontrer le philosophe à quelques reprises. Quand on connait un auteur, vous savez qu'on entend toujours sa voix lorsqu'on le lit. La lecture de ses œuvres en devient plus musicale et plus intime. Je n'ai pas vraiment conduit d'entretiens avec lui en vue de ce livre; le projet est né après sa mort. Je dirais plutôt que j'y ai poursuivi des dialogues que j'ai eus avec lui et son œuvre.

Il m'est arrivé de travailler un peu aux archives Ricœur, mais pas de façon très systématique: l'œuvre publiée est déjà si abondante! Comme le disait Gadamer, quand un philosophe a eu la chance de vivre plus de 90 ans, il a eu l'occasion de dire ce qu'il avait à dire dans ses écrits, ce qui fut le cas de Ricœur. C'est lorsque la production d'un auteur est interrompue par la mort, remarquait Gadamer, que le recours aux archives est vraiment nécessaire. Aux archives Ricœur et aux archives Gadamer, en Allemagne, je me suis surtout intéressé à la correspondance entre Ricœur et Gadamer. Elle n'est pas très volumineuse; il doit y avoir une trentaine de lettres, que je publierai à la fin de l'année dans une revue qui consacrera un numéro au centenaire de Ricœur. Ce sera, je pense, la première fois qu'une partie de la correspondance de Ricœur sera publiée.

 

Selon vous, Paul Ricœur a-t-il eu de son vivant la reconnaissance qu'il méritait?

J.G.: Entendons-nous bien, il était certainement très reconnu. C'est en France – nul n'est prophète en son pays! – que l'accueil fut difficile. Je sais que, quand j'étais étudiant, c'était quelqu'un de très grand et un pédagogue comme il ne s'en fait plus. J'ignorais alors qu'il était ostracisé en France par une large tranche de l'intelligentsia soi-disant «progressiste», qui jugeait, bien à tort, qu'il était ringard. Il a fait l'objet d'attaques et de contestations totalement injustifiées et d'une bassesse inouïe. Il en a été blessé et d'autant qu'il avait fait preuve d'une extraordinaire ouverture à l'égard de ceux qui le vilipendaient. Il y avait en lui une certaine naïveté à cet égard. Il a savouré une douce revanche dans l'accueil enthousiaste qui lui a été réservé dans le reste du monde et notamment aux États-Unis et à Chicago, où il a fini sa carrière. À l'échelle mondiale, il a bénéficié d'une reconnaissance grandissante qui s'est traduite par plusieurs prix et distinctions. Vers la fin des années 80, on dit que le vent a un peu tourné en France et certains ont parlé de son «retour». Il n'a cependant jamais cessé d'y être présent: c'est en France qu'il publiait ses grands ouvrages, il dirigeait une importante collection aux Éditions du Seuil et était le grand inspirateur de la revue Esprit de même que de la Revue de métaphysique et de morale. Il y a aussi formé d'excellents philosophes. Il y bénéficie d'une réjouissante présence posthume, notamment grâce au Fonds Ricœur à Paris, qui gère son héritage intellectuel. Tous les philosophes n'ont pas cette chance.

Dominique Nancy

Jean Grondin, Paul Ricœur, coll. Que sais-je?, Paris,
Presses universitaires de France, 2013, 128 pages.