Les groupes criminels n'utilisent pas les réseaux sociaux pour recruter

  • Forum
  • Le 2 avril 2013

  • Marie Lambert-Chan

«Les Hells Angels se servent des réseaux sociaux pour montrer le côté légal de leur organisation et argumenter qu’ils sont injustement ciblés par les policiers», dit M. Décary-Hétu.Les gangs de rue et le crime organisé investissent de plus en plus le cyberespace et en particulier les réseaux sociaux. Les forces de l'ordre et les médias ont baptisé cette présence sur la Toile cyberbanging ou cyberréseautage criminel, s'inquiétant du coup que Facebook, Twitter et autre MySpace deviennent un terreau fertile pour recruter de nouveaux membres.

 

Leurs craintes sont-elles justifiées? Pas du tout, répondent à l'unisson le professeur Carlo Morselli et le doctorant David Décary-Hétu, de l'École de criminologie de l'Université de Montréal, qui ont ratissé les réseaux sociaux les plus populaires afin de vérifier cette prémisse à la demande de la Sécurité publique du Canada.

«Les membres s'affichent pour faire la promotion de leur groupe. Ce sont des initiatives individuelles. Il n'y a pas de stratégie concertée pour faire de la publicité. Plusieurs mettent en ligne des photos d'eux brandissant des armes ou portant des vêtements à l'effigie de leur gang ou de leur organisation. Ils tentent de se faire valoir aux yeux de leurs pairs pour consolider leur réputation. Mais nous n'avons jamais observé de tentatives concrètes de recrutement», rapporte M. Décary-Hétu.

Pour Carlo Morselli, les réseaux sociaux sont de nouveaux espaces où les curieux peuvent entrer en contact avec les groupes criminels, chose qu'ils n'auraient jamais pu faire il y a 10 ans de cela. «Ce sont des quidams qui veulent s'exhiber, mais on doute fort que les gangs de rue ou le crime organisé osent les enrôler. Pourquoi voudraient-ils recruter des personnes qu'ils n'ont jamais rencontrées? Ceux qui s'adonnent à des activités illégales ne souhaitent pas être entourés de n'importe qui. Vos amis sur Facebook ne sont pas tous vos véritables amis. C'est la même chose pour eux.»

Selon David Décary-Hétu et Carlo Morselli, les forces de l’ordre devraient exploiter plus à fond les réseaux sociaux dans leur lutte contre les groupes criminels.Les chercheurs ont limité leur investigation à Twitter, Facebook et MySpace. La collecte de données s'est déroulée en 2010. À l'époque, l'utilisation de Twitter n'était pas aussi répandue et MySpace était beaucoup plus fréquenté. Les résultats reflètent cette tendance. Peu de groupes gazouillaient, à l'exception des plus connus comme les Hells Angels, les Latin Kings, les Crips et les Bloods. On en dénichait davantage sur MySpace, ainsi que sur les profils publics et les groupes de discussion de Facebook.

MySpace est réputé pour attirer les jeunes usagers, ce qui explique pourquoi la présence des gangs de rue y était alors plus forte. «Si nous refaisions l'étude aujourd'hui, nous ne retrouverions plus grand-chose sur MySpace», croit David Décary-Hétu.

La plupart des groupes se contentaient de mettre en ligne des photos – dont plusieurs étaient de nature violente, certaines même carrément incriminantes. «Les risques d'être accusé de possession d'arme prohibée en raison d'une photo sont assez faibles, indique le doctorant. Ces images serviront plutôt de preuves lorsque les individus seront déjà en état d'arrestation. Ces utilisateurs jugent sans doute que cela est peu cher payé comparativement à la visibilité que cela leur apporte.»

Les chercheurs ont repéré plusieurs messages faisant l'apologie de chaque groupe, mais très peu de discussions soutenues entre les usagers. Les Hells Angels faisaient toutefois bande à part. «Leur approche est plus institutionnelle, juge M. Décary-Hétu. Ils se servent des réseaux sociaux pour montrer le côté légal de leur organisation et argumenter qu'ils sont injustement ciblés par les policiers.»

Une mine d'or pour la police

Selon Carlo Morselli, les forces de l'ordre devraient exploiter plus à fond les réseaux sociaux. «C'est une véritable mine de renseignements. Au lieu de considérer le cyberréseautage criminel comme une menace, pourquoi ne pas en tirer avantage?»

Les policiers y ont de plus en plus recours. «Mais selon nos sources dans la police, ce sont des recherches ponctuelles sur des individus précis, mentionne David Décary-Hétu. Il n'y a pas de système de surveillance massif et automatisé.»

Pourtant, cela ne serait ni couteux ni compliqué à mettre en place, estime M. Morselli. «Un pirate informatique pourrait y arriver en quelques heures!» s'exclame-t-il.

Une bonne partie des données accessibles sur les réseaux sociaux sont publiques. Les forces de l'ordre peuvent donc les utiliser en toute légalité. Mais sur le plan éthique, les choses se corsent. «À quel point la population est-elle prête à ce que les policiers lisent tous les messages Facebook? demande M. Décary-Hétu. Comment un service policier pourrait-il défendre une telle décision sans nuire à son image? Il y a une différence entre pouvoir être épié et être épié continuellement.»

Marie Lambert-Chan