Lever le coude après le travail: une question de personnalité?

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  • Le 2 avril 2013

  • Marie Lambert-Chan

Les liens entre la consommation abusive d’alcool et le travail sont étudiés depuis longtemps, mais conservent une part de mystère en raison de leur complexité. (Image: iStockphoto)Nombreux sont les individus qui, au retour du travail, décompressent à l'aide d'un verre de vin ou d'une bière. Si la majorité n'en font pas une habitude, d'autres commettent des excès. Les liens entre la consommation abusive d'alcool et le travail sont étudiés depuis longtemps, mais conservent une part de mystère en raison de leur complexité.

 

Des chercheurs de l'Université de Montréal ont vérifié si les traits de personnalité pouvaient jouer un rôle. Leurs travaux démontrent que l'estime de soi intervient légèrement dans cette relation.

«Une bonne estime de soi permet de diminuer de trois pour cent le risque d'abuser de l'alcool chez un salarié qui doit composer avec des exigences physiques élevées au travail, comme l'effort physique, l'omniprésence de bruits, la saleté, etc. Cet employé a plus confiance en ses capacités, ce qui le conduit à chercher de l'aide en cas de difficulté et à gérer son stress autrement qu'en consommant de l'alcool. L'effet de l'estime de soi n'est pas grand, mais il reste significatif et indique aux chercheurs qu'on doit s'y arrêter, d'autant plus qu'on ne trouve presque rien à ce sujet dans la littérature actuelle», explique Sabine Saade, doctorante en psychoéducation. Elle est la première auteure de cette étude publiée dans la revue scientifique Work et réalisée avec le professeur Alain Marchand, de l'École de relations industrielles de l'Université de Montréal.

Selon les chercheurs, certains traits de personnalité pourraient altérer la perception qu'a un individu des conditions d'organisation de son travail et influer sur ses réactions au stress. Ultimement, cela pourrait avoir un effet sur sa consommation d'alcool.

Sabine SaadePour étayer leur thèse, ils ont fait appel aux données de l'Enquête nationale sur la santé de la population, menée annuellement par Statistique Canada. Leur échantillon comptait 7338 Canadiens âgés de 15 à 55 ans qui occupaient un emploi entre 1994 et 2003. De six à huit pour cent d'entre eux abusaient alors de l'alcool. Cela veut dire que les femmes buvaient plus de 9 verres standards par semaine – une canette de bière de 314 ml ou un verre de vin de 142 ml par exemple – et les hommes plus de 14.

Outre l'estime de soi, les chercheurs ont évalué le centre de contrôle interne et le sentiment de cohésion. Le premier se définit comme l'impression de contrôle qu'une personne croit avoir sur les évènements qui se produisent dans sa vie. Le second se réfère au fait qu'un individu considère sa vie comme un tout intelligible et significatif. Malheureusement, aucun des deux n'intervient dans la relation entre les conditions d'organisation du travail et la consommation d'alcool à risque. D'autres données sont toutefois ressorties. L'acquisition constante de nouvelles compétences augmente les risques d'abus d'alcool de 7 %. Les exigences psychologiques et les horaires atypiques font croitre la consommation excessive d'alcool de 69 et 611 % respectivement.

Au contraire, le soutien social diminue ce danger de 5 % et l'insécurité liée à l'emploi de 12 %. Sabine Saade interprète ainsi ce dernier résultat pour le moins étrange: «Nous croyons que l'insécurité crée une volonté de bien performer chez le travailleur temporaire qui n'a souvent que quelques mois pour faire ses preuves. Et ce n'est pas en consommant de l'alcool de manière abusive qu'il y arrivera.»

Même si les conclusions n'étaient pas celles espérées, Sabine Saade estime que les chercheurs doivent continuer de prendre en compte les traits de personnalité quand ils examinent la consommation d'alcool à risque des travailleurs. «La vie au travail n'est pas modulée uniquement par le cadre organisationnel. On ne peut ignorer que les travailleurs ont une personnalité, un passé, une famille qui peuvent agir sur leur stress et leur façon de le gérer... que ce soit à l'aide de l'alcool ou non.»

Marie Lambert-Chan