Des enseignants du primaire ciblent les élèves qui commettront un jour des délits

  • Forum
  • Le 8 avril 2013

  • Marie Lambert-Chan

En systématisant l’évaluation annuelle des élèves, il serait possible de désigner les enfants qui bénéficieraient d’une intervention précoce et, de ce fait, d’éviter des troubles du comportement ultérieurs. (Image: Elias Minasi)Les enseignants du primaire sont les témoins privilégiés de l'évolution des enfants. Leurs observations pourraient même aider à prévenir la délinquance chez certains élèves. C'est ce qui ressort d'une nouvelle étude signée par des chercheurs de l'Université de Montréal.

 

Ils ont confirmé l'habileté des enseignants à évaluer les problèmes de conduite et les comportements blessants et dénués de sensibilité chez 3016 enfants de la maternelle jusqu'à la fin du primaire. Suivis depuis 1986, les individus qui ont obtenu des cotes élevées pour leurs mauvais agissements sur les bancs de la petite école couraient davantage de risques de se retrouver devant un juge au début de l'âge adulte.

Par problèmes de conduite, on entend les cas où l'enfant frappe, mord, bat, désobéit ou vole. Les comportements blessants et dénués de sensibilité s'expriment à travers le mensonge, l'intimidation et le manque d'empathie par exemple.

Les garçons qui adoptaient beaucoup ces deux types d'attitudes à l'âge de six ans étaient quatre fois plus susceptibles d'être condamnés pour des crimes violents – comme les agressions physiques – et cinq fois plus à risque d'être déclarés coupables de crimes non violents – vol, fraude, vente de drogues – avant l'âge de 24 ans que ceux qui étaient cotés faiblement quant à ces problèmes par les enseignants.

Les filles de six ans qui vivaient les mêmes difficultés risquaient cinq fois plus d'être condamnées pour des crimes non violents avant l'âge de 24 ans que celles à qui l'on avait attribué des cotes moins fortes.

«Nous avons été étonnés de la justesse des observations des enseignants», affirme Sheilagh Hodgins, professeure au Département de psychiatrie de l'Université de Montréal. Elle est la première auteure de cette étude publiée dans La revue canadienne de psychiatrie, qu'elle signe avec le chercheur postdoctoral Peter Larm et les professeurs Frank Vitaro et Richard E. Tremblay, de l'UdeM, ainsi que le professeur Mark Ellenbogen, de l'Université Concordia.

Selon elle, les enseignants font preuve de plus d'impartialité que les parents. «Ils ont moins d'attachement pour les enfants. Ils possèdent un autre avantage sur les parents: un groupe de comparaison. Ils passent beaucoup de temps avec leurs élèves et ils en viennent à savoir quels sont les comportements typiques selon leur sexe et leur âge.»

Les troubles de la conduite sont associés depuis longtemps à la criminalité persistante. Ce lien se révèle toutefois moins évident chez les enfants qui font uniquement preuve d'insensibilité, un point que les chercheurs ont tenté d'éclaircir. Ils ont noté une hausse du risque de condamnation pour les crimes violents et non violents chez les garçons qui obtenaient des cotes élevées à l'âge de 6 ans puis à l'âge de 10 ans pour des comportements blessants et dénués de sensibilité, mais qui n'avaient pas de problème de conduite. Le même phénomène se répétait chez les filles, mais se limitait à des condamnations pour crimes non violents.

«L'insensibilité était moins présente au début du primaire et on constate qu'elle se développe avec les années, surtout chez les filles, commente Mme Hodgins. Notre recherche démontre qu'il ne faut pas sous-estimer ce genre de comportement.»

Vies gaspillées

Sheilagh Hodgins se désole de cette situation. «Ces enfants vivent une tragédie. Pourtant, nous pourrions agir tout de suite grâce à des interventions efficaces et simples qui mettent l'accent sur le renforcement des bons comportements. Tout cela couterait bien moins cher que d'attendre que ces enfants commettent des délits à l'adolescence. Imaginez toutes les ressources requises: les policiers, les centres d'accueil, les thérapeutes, les juges. Pourquoi attend-on alors que des vies soient gaspillées? Parce que ce ne sont pas des décisions profitables à nos politiciens, car on ne pourra pas en apprécier les résultats avant la prochaine élection.»

La professeure croit qu'un premier pas dans cette direction consisterait à systématiser l'évaluation annuelle de la conduite des élèves. «Comme les enseignants sont aptes à le faire, cela pourrait faire partie de leur tâche. Cela faciliterait l'introduction d'interventions. Ce serait formidable!»

En attendant de voir ses espoirs se concrétiser, Mme Hodgins poursuit ses recherches auprès de la même cohorte. «Nous retraçons tous ceux qui ont un dossier criminel pour les interviewer et comparer leur vécu avec celui d'individus qui n'ont pas de casier judiciaire et qui ont été tirés au hasard dans cet échantillon», mentionne-t-elle.

Elle travaille également avec un économiste pour établir les couts engendrés par la criminalité. «Autrement dit, nous cherchons à savoir combien ont couté les criminels à la société depuis leur naissance comparativement aux non-criminels, précise-t-elle. Peut-être que l'argument financier arrivera à convaincre nos politiciens d'agir...»