Laissez les enfants jouer!

  • Forum
  • Le 15 avril 2013

  • Marie Lambert-Chan

Ces clichés ont été pris par des enfants à qui les chercheuses ont demandé de photographier leurs jeux préférés.Selon le petit Tom Sawyer, «le jeu, c'est tout ce qu'on fait sans y être obligé». Le célèbre personnage de Mark Twain aurait bien du mal à jouer dans le monde d'aujourd'hui. Effrayées par l'épidémie d'obésité, les autorités de santé publique encouragent les enfants à s'adonner au «jeu actif», c'est-à-dire à jouer en bougeant.

 

Pour plusieurs parents, le jeu est une façon d'améliorer les aptitudes cognitives et sociales de leur progéniture. Mais qu'en est-il du plaisir et de la liberté? «Le jeu est instrumentalisé. C'est un moyen pour atteindre différents objectifs, à commencer par une bonne santé physique. On ne joue plus pour jouer», constate Katherine Frohlich.

Cette professeure du Département de médecine sociale et préventive de l'Université de Montréal et son étudiante au doctorat Stephanie Alexander remettent en question la récupération du jeu à des fins utilitaires – surtout en santé publique. «Jusqu'à tout récemment, le jeu était une pratique sociale intouchable, rappelle Mme Frohlich. Puis, la santé publique s'y est immiscée, comme elle l'a fait avec la nutrition, l'activité physique, la sexualité... Évidemment, on doit veiller à la bonne santé physique de nos enfants. Mais pour y arriver, doit-on dénaturer le jeu?»

Dans ses travaux de doctorat, Stephanie Alexander a analysé le discours de la santé publique canadienne sur le jeu. Après avoir passé au crible six sites Web et 145 documents portant sur la santé des enfants, l'activité physique, l'obésité, les loisirs et le jeu, elle en est arrivée à la conclusion que le jeu n'est plus un simple jeu.

«Le jeu actif est promu comme la forme idéale d'activité physique pour les enfants, remarque-t-elle. On argumente que les enfants en tireront du plaisir en supposant qu'ils aiment tous le jeu actif. Or, beaucoup apprécient aussi le jeu plus sédentaire, qui est associé à l'obésité pour la santé publique. En ciblant principalement le côté physique du jeu, on néglige plusieurs de ses autres facettes qui sont bénéfiques pour la santé émotive et sociale des jeunes.»

Pour Katherine Frohlich et Stephanie Alexander, le jeu est une «activité qui amène du plaisir et qui n’a pas de but».Un escargot, un tricot, une roue latérale

Stephanie Alexander avait aussi à cœur d'entendre l'avis des enfants. «C'est une perspective qui manque au discours de la santé publique», croit-elle. Elle a recruté 25 jeunes Montréalais de 7 à 11 ans et les a invités à photographier leurs jeux préférés et à en discuter.

Parmi les clichés, on trouve des ballons, des bâtons de hockey, des vélos, mais aussi des casse-têtes, des romans, des manuels scolaires, une jeune fille exécutant une roue latérale, des animaux de compagnie, un tricot, une sculpture d'art moderne... et un escargot nommé Rapido!

«Cette variété est étonnante. Elle révèle aussi que les recommandations de la santé publique font la promotion d'une forme de jeu restreint comparativement à la vision des enfants, estime Mme Alexander. Ceux-ci en ont une conception qui rejoint la définition “officielle” du jeu à laquelle nous adhérons aussi: c'est une activité qui amène du plaisir et qui n'a pas de but.»

Pour ces jeunes, le jeu est une occasion de s'amuser, de se sentir libres, de fréquenter leurs amis. C'est également une manière de lutter contre l'ennui, la tristesse, la peur ou la solitude. «Un enfant m'a dit qu'il aimait jouer avec son chien parce qu'il le protégeait. Une autre m'a confié qu'elle tricotait quand elle était triste», rapporte-t-elle.

Plusieurs ont avoué aimer faire des activités jugées dangereuses par les adultes et par le discours général de la santé publique. Ces activités comportaient des défis physiques tout en leur donnant du plaisir. «Une fillette me racontait qu'elle trouvait difficile mais excitant de monter dans une sculpture d'art moderne faite de rubans d'acier», se rappelle la doctorante, qui se demande si la vision de la santé publique influencera un jour la façon dont les enfants se représentent leurs jeux et les comprennent.

Le jeu structuré et surveillé

Katherine Frohlich a récemment obtenu une subvention du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada pour poursuivre l'étude du jeu en collaboration avec Caroline Fusco, professeure à l'Université de Toronto. «Nous nous intéresserons aux jeunes de 7 à 18 ans afin d'explorer l'évolution de leur conception du jeu, explique la professeure. Nous inclurons en outre les parents. Comment ont-ils intégré le discours de la santé publique sur le jeu? Quels sont les points de négociation entre les parents et les enfants sur la façon de jouer?»

Selon Mme Frohlich, le jeu est de plus en plus structuré, surveillé et commercialisé. «Nous vivons dans une société de risque et les parents ont peur pour leurs enfants. Ils craignent la circulation, les accidents, les étrangers, l'intimidation par les pairs... Le jeu en paie le prix. Prenez les terrains de jeu en ville. Ils ont été pensés pour être sans risque, à tel point qu'ils sont ennuyants pour les enfants. Ce n'est donc pas surprenant qu'une sculpture d'art moderne devienne plus intéressante à leurs yeux. Comme il n'y a plus d'espace possible pour le jeu, on en crée de nouveaux et on en profite pour les commercialiser. Je pense à la Wii, mais aussi à tous les cours proposés aux enfants. En les y inscrivant, les parents ont l'impression de bien faire. Non seulement leurs enfants seront en sécurité, mais ils apprendront d'un spécialiste qui connait la bonne manière de faire telle ou telle activité.»

Les répercussions sur la santé des enfants sont non négligeables, selon Katherine Frohlich: «On limite tellement les enfants qu'ils finissent par devenir moins actifs. Quel paradoxe! Ils pourraient de plus devenir plus anxieux et moins créatifs.»

Stephanie Alexander et Katherine Frohlich refusent de tomber dans ce piège. C'est pourquoi elles ne veulent pas formuler de recommandations. «Nous espérons simplement que nos recherches encourageront les organisations de santé publique à réfléchir sur les effets possibles de leurs interventions dans le jeu des enfants.»

Marie Lambert-Chan