La femme qui aimait les arbres

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  • Le 22 avril 2013

  • Dominique Nancy

Jeanne Millet publie le premier livre sur l’architecture des arbres des régions tempéréesChaque année, Hydro-Québec dépense 60 M$ en tailles d'arbres pour le dégagement de son réseau de distribution au Québec. Des couts sont aussi assumés par les municipalités et les résidants pour l'entretien et le remplacement d'arbres dans les rues. Or, la façon actuelle de tailler ces arbres aggrave un problème bien réel.

 

C'est du moins l'avis de Jeanne Millet, chercheuse invitée et chargée de cours au Département de sciences biologiques de l'Université de Montréal. «On stimule par les tailles des réactions de croissance qui vont à l'encontre des buts de l'aménagement, signale la spécialiste de l'architecture des arbres dans un livre paru l'an dernier aux Éditions MultiMondes. On crée chez les arbres une dépendance couteuse aux tailles répétitives tout en leur donnant des formes inesthétiques et en provoquant leur vieillissement prématuré.»

Des recherches menées par Mme Millet dans les années 2000 ont révélé que plusieurs de nos arbres ne se développent pas selon un seul modèle, mais selon plusieurs modèles emboités. Ce qui leur confère une grande capacité d'adaptation aux variations du climat. «Cette découverte rend possible la reconnaissance de la séquence complète de développement caractérisant chaque espèce d'arbre des régions tempérées. Elle permet de distinguer dans la structure de l'arbre, avec plus de finesse qu'auparavant, ce qui est codé génétiquement de ce qui est soumis aux conditions de l'environnement», affirme la botaniste.

Son ouvrage, qui est le fruit de 20 ans de recherches en architecture des arbres et d'observations sur le terrain, est appelé à devenir un outil de diagnostic quant à la santé des arbres au Québec et en Amérique du Nord. Dès que le réputé écologiste néerlandais Roelof A. A. Oldeman a pris connaissance du volume, il a été captivé. «Vous tous, les passionnés des arbres, écoutez mon conseil: lisez ce livre!» déclare-t-il dans la préface de l'ouvrage. Puis il ajoute: «Ce livre n'existe pas que pour être lu, mais aussi et surtout pour être utilisé comme outil!»

40 espèces de chez nous

Des centaines de milliers de personnes aperçoivent quotidiennement différentes espèces d'arbres en foulant les flancs du mont Royal qui les mènent au campus de l'UdeM, mais peu savent vraiment comment pousse un arbre. Qui sait, par exemple, qu'il y a cinq raisons qui font qu'un arbre fourche? Ou encore que la croissance de toutes les plantes du monde, des herbes aux plus grands arbres, répond à l'un ou l'autre des 22 modèles architecturaux existants?

«Les gens ne connaissent pour ainsi dire à peu près rien sur l'architecture des arbres, c'est-à-dire comment ils se développent et de quelle façon les branches poussent pour former une structure propre à chacun d'eux. L'architecture des arbres dépend de caractères codés génétiquement, mais aussi de facteurs induits par l'environnement», signale Jeanne Millet, qui a voulu offrir aux amoureux des arbres, autant les professionnels comme les arboriculteurs, les élagueurs, les ingénieurs forestiers et les botanistes que le grand public, un ouvrage facile à lire et instructif.

L'architecture des arbres des régions tempérées: son histoire, ses concepts, ses usages, le premier livre publié sur le sujet, compte 400 dessins originaux, dont environ 200 de Mme Millet, ainsi qu'une cinquantaine de photos. Le texte, de 397 pages, est divisé en trois sections. La première présente l'histoire de l'évolution des concepts en architecture des arbres depuis leur découverte dans les années 60 jusqu'à aujourd'hui. La deuxième est consacrée à la présentation du patron de développement de 40 espèces de chez nous ou du moins susceptibles d'y être plantées: l'érable à sucre, le sapin baumier, le pin sylvestre, le frêne blanc, le merisier, le bouleau jaune, etc. Enfin, la troisième section se penche notamment sur des études de cas et propose une logique d'intervention en foresterie urbaine.

En conclusion, l'auteure recommande une vigilance de tous les instants et elle espère que l'architecture des arbres, un domaine encore trop peu étudié, sera reconnue à sa juste valeur. «Bientôt, on reconnaitra que l'analyse architecturale est incontournable pour assurer une base solide à toute étude se rapportant à la biologie des plantes ainsi qu'aux diverses pratiques en foresterie, que ce soit en aménagement forestier, en sylviculture, en foresterie urbaine ou en arboriculture», écrit-elle.

Un cours attendu

En 1990, à l'âge de 32 ans, après avoir travaillé pendant plusieurs années comme biologiste-conseil, Jeanne Millet fait un stage de deux mois en Guyane française. Elle est alors initiée à l'observation et au dessin des arbres tropicaux. Un moment important dans sa carrière. «J'ai compris que, dans l'étude de l'architecture des arbres, le dessin mieux que les mesures dites fines permettait d'assembler et de comparer rapidement une multitude de données. Il permet de voir au-delà de ce qui est connu, en forçant le regard de l'observateur sur son objet d'étude.»

À son retour, elle travaille un an au Centre de foresterie des Laurentides, du Service canadien des forêts, avant d'entamer ses études doctorales à l'Institut de recherche en biologie végétale (IRBV) sous la direction de l'écologiste André Bouchard.

Elle assumera pendant plus de 20 ans les fonctions de chercheuse à l'IRBV tout en étant depuis 2009 associée au Département de sciences biologiques de l'UdeM. Mme Millet y donne depuis le mois de janvier le premier cours universitaire consacré à l'architecture des arbres à une dizaine d'étudiants diplômés.

«Je me suis concentrée pendant de nombreuses années à la recherche et maintenant j'éprouve une envie et un grand besoin d'enseigner, dit-elle. Le partage des connaissances en architecture des arbres permettra d'éviter des erreurs d'intervention, couteuses pour l'être humain et pour l'arbre.»

Dominique Nancy

Jeanne Millet, L'architecture des arbres des régions tempérées: son histoire, ses concepts, ses usages, Montréal, Éditions MultiMondes, 2012, 397 pages.