Les religions amérindiennes ne sont pas éteintes

  • Forum
  • Le 22 avril 2013

  • Daniel Baril

Parmi les représentants autochtones qui se sont rendus à Rome pour la canonisation de Kateri Tekakwitha, certains étaient aussi d'ardents promoteurs du retour à la spiritualité traditionnelle. Il s'agit là d'une manière d'actualisation des traditions.Jusqu'à tout récemment, l'effet des religions des pays colonialistes sur les sociétés amérindiennes a presque exclusivement été traité sous l'angle de leur action néfaste. Les ethnologues étaient même enclins à considérer que l'évangélisation avait fini par effacer toute trace des pratiques religieuses autochtones. Une analyse plus attentive et plus globale de l'ensemble des situations prévalant dans ces communautés réparties d'un pôle à l'autre des Amériques révèle une réalité beaucoup plus complexe et syncrétique qu'il y paraissait.

 

C'est l'objet de l'ouvrage collectif Dynamiques religieuses des autochtones des Amériques (Éditions Karthala), qui vient de paraitre sous la codirection de Marie-Pierre Bousquet et Robert Crépeau, tous deux professeurs au Département d'anthropologie de l'Université de Montréal. Il ressort, de l'ensemble des travaux des 18 chercheurs regroupés dans ce volume, que plusieurs systèmes religieux cohabitent au sein d'une même communauté, donnant lieu à des échanges et à des emprunts dans lesquels catholicisme, chamanisme, spiritualités panindiennes et pentecôtisme se juxtaposent.

Alors qu'ils croyaient le chamanisme disparu depuis un siècle, les ethnologues découvrent qu'il s'exprime dans l'attribution des noms de personnes et de lieux, dans la conception des rêves, dans les pratiques médicales, dans les relations avec les non-humains et avec la nature en général. Certains vont se déclarer chrétiens et intégrer des rituels chamaniques. Parmi les représentants autochtones qui se sont rendus à Rome pour la canonisation de Kateri Tekakwitha par exemple, il y en avait qui étaient aussi d'ardents promoteurs du retour à la spiritualité traditionnelle. Il ne s'agit pas d'un retour nostalgique à un passé révolu, mais d'une actualisation des traditions.

Signe que la mondialisation n'épargne pas ces peuples, on peut même retrouver chez les Algonquins d'Abitibi des pasteurs pentecôtistes montréalais d'origine coréenne! «Le pentecôtisme évangélique est en hausse chez les autochtones parce que ses pratiques religieuses, qui visent à mettre la personne en relation avec l'Esprit ou Dieu, sont proches des pratiques chamaniques», explique Marie-Pierre Bousquet.

Pour l'autochtone, le rituel est en fait plus important que l'orthodoxie de la croyance. «Si le pasteur pentecôtiste condamne le rituel chamanique comme étant une pratique diabolique, cela confirme aux yeux de l'Amérindien que le chamanisme recèle un réel pouvoir et que sa cosmologie est donc fondée, ajoute Robert Crépeau. Malgré l'interdiction légale du chamanisme pendant des décennies au nom de la civilisation, cette façon d'être en relation avec le monde s'est maintenue parce qu'elle répond mieux et plus efficacement aux questions des autochtones que le font les religions institutionnalisées.»

Le chamanisme devient ainsi la clé pour comprendre comment le christianisme est vécu par les différents peuples amérindiens.

Ces peuples ont par ailleurs tissé des réseaux parfois inattendus. Les Attikameks de la Mauricie ont établi des liens d'échanges avec les Ojibwés des Prairies; un chamane d'Amazonie est venu accomplir des cérémonies de guérison spirituelle pour contrer le suicide chez les jeunes Amérindiens du Québec; des Innus de la Côte-Nord fréquentent des leadeurs autochtones de la Guyane française et de l'Amazonie brésilienne. «Ces réseaux internationaux, qui demeurent peu documentés, permettent des échanges de savoirs et de pratiques», mentionne Robert Crépeau.

Tous les chercheurs qui ont contribué à ce livre ont travaillé en étroite collaboration et pendant plusieurs années avec les sociétés autochtones dont ils traitent.

Daniel Baril

Dynamiques religieuses des autochtones des Amériques, sous la direction de Marie-Pierre Bousquet et Robert Crépeau, Montréal, Éditions Karthala, 2013, 441 pages.