Le militantisme, un des derniers tabous universitaires

  • Forum
  • Le 6 mai 2013

  • Marie Lambert-Chan

(Photo: iStockphoto)«Le milieu universitaire ne voit pas d'un bon œil les chercheurs militants», déclare Karine Gentelet, agente de recherche au Centre de recherche en droit public de l'Université de Montréal. La question serait si problématique que bien peu de chercheurs choisissent la voie de l'engagement et ceux qui le font doivent assumer cette prise de position.

 

Pourtant, le militantisme et la recherche scientifique sont conciliables, estime Mme Gentelet, qui organise un colloque sur ce sujet controversé au congrès de l'Acfas, en collaboration avec Doris Farget, chercheuse postdoctorale à l'Université McGill.

Dans un domaine où l'on promeut l'objectivité, les chercheurs militants prêtent le flanc à la critique. «Nos travaux sont difficilement reconnus, remarque Karine Gentelet. Nous sommes perçus comme des chercheurs ayant une vision teintée et biaisée d'avance. En réalité, tous les scientifiques sont influencés par des déterminismes. Pourquoi travaille-t-on sur un sujet plutôt que sur un autre? Pourquoi a-t-on une préférence pour un cadre théorique? Tout cela est très personnel à chaque chercheur. La neutralité scientifique n'existe pas. Je préfère dire qu'on tend vers l'objectivité.»

Karine GenteletEn raison de leur double position, les chercheurs qui adhèrent à une cause et travaillent pour celle-ci accorderaient une très grande importance à l'honnêteté intellectuelle et à la transparence. «Ils ont une très grande conscience d'eux-mêmes, de leur discours et de leurs représentations, peut-être plus que d'autres», observe l'agente de recherche qui est aussi employée par Amnistie internationale. Elle affirme faire la part des choses. «Je tiens à porter deux casquettes bien distinctes. Oui, je fais de la recherche pour une organisation de droits de l'homme, j'appelle les gens à l'action, mais je suis également une chercheuse qui fait preuve de rigueur et de professionnalisme dans sa pratique. Mon militantisme est  déterminé par le résultat de mes recherches, pas du fait de mon opinion à priori.»

Le colloque sera l'occasion pour les chercheurs militants de comparer leurs expériences. Parmi les panélistes, on trouve Jean-Claude Bernheim, criminologue et grand défenseur du traitement équitable et humain des détenus, ainsi que Simon Tremblay-Pépin, chercheur à l'Institut de recherche et d'informations socio-économiques, qui a été très présent dans les médias pendant le conflit étudiant. Les organisatrices de la rencontre ont de plus fait appel au Dr Stanley Vollant, professeur à la Faculté de médecine de l'UdeM, bien connu pour son engagement auprès des communautés autochtones.

Tous s'interrogeront sur les tenants et les aboutissants du travail de recherche dans un contexte d'activité militante. Qu'est-ce qui différencie le chercheur du militant? Comment définir son rôle à l'extérieur du cadre universitaire? Comment en arrive-t-on à militer? Être chercheur et militant comporte-t-il des risques? Pourquoi le militantisme est-il encore tabou à l'université? Comment sortir du paradigme de la neutralité? Comment assurer la crédibilité des travaux des chercheurs militants?

Karine Gentelet espère que cette table ronde sera le début d'une collaboration entre chercheurs engagés visant à mettre en lumière la valeur de leur travail.

Marie Lambert-Chan

Le colloque «Peut-on concilier recherche et militantisme?» aura lieu le 10 mai.