Les pensionnats indiens sous la loupe des chercheurs

  • Forum
  • Le 6 mai 2013

  • Marie Lambert-Chan

Le douloureux processus d’assimilation des enfants autochtones, et la fréquentation obligatoire des pensionnats, n’a pas fini de laisser des traces et les enfants et petits-enfants subissent aujourd’hui les contrecoups du déracinement de leurs parents et grands-parents. (Photo: Bibliothèque et Archives Canada)Les chercheurs ne sont pas des héritiers directs du tragique épisode qu'ont été les pensionnats autochtones, mais ils n'en sont pas moins touchés, estime Marie-Pierre Bousquet, professeure d'anthropologie à l'Université de Montréal.

 

«Cette époque n'est pas terminée. Les jeunes d'aujourd'hui sont marqués par l'expérience traumatisante qu'ont vécue leurs parents et leurs grands-parents. En tant que chercheuse, je me dois de faire connaitre cette histoire», déclare celle qui a organisé l'atelier «Pensionnats autochtones: héritage pour la recherche», en collaboration avec Karl Hele, directeur des études sur les peuples autochtones à l'Université Concordia. L'activité a eu lieu les 18 et 19 avril à la demande de la Commission de vérité et réconciliation du Canada (CVR), qui s'est arrêtée dernièrement à Montréal.

Des universitaires, des membres des Premières Nations et des collectivités inuites ainsi que des survivants se sont rassemblés pour examiner l'histoire peu connue des pensionnats autochtones au Québec et mettre en contexte ces établissements dans le cadre national du système colonial.

En 1876, le Canada a adopté la Loi sur les Indiens, où il était stipulé que tous les enfants autochtones tombaient sous la tutelle de l'État. Le gouvernement fédéral et les congrégations religieuses ont alors entrepris un douloureux processus d'assimilation de ces enfants qui, à partir de 1920, étaient obligés de fréquenter un pensionnat. Pendant près d'un siècle, 150 000 jeunes ont été assujettis à ce système qui a laissé de profondes séquelles: identité et culture bafouées, perte de la langue, toxicomanie, violence, suicide, pauvreté, manque de compétences parentales, incapacité à fonder et maintenir une famille...

Marie-Pierre BousquetLe Québec n'a pas appliqué avec force cette loi avant les années 50, une période charnière où les missionnaires oblats ont milité auprès des membres du gouvernement pour obtenir la charge de la scolarisation des autochtones. «Beaucoup d'oblats pensaient que les parents amérindiens étaient incapables de s'occuper de leurs enfants, de leur transmettre de bonnes valeurs, de faire régner la discipline. Ils voulaient se substituer à eux et ils pensaient le faire bien mieux que les agents fédéraux des Affaires indiennes», a rappelé Marie-Pierre Bousquet au cours de sa présentation.

Selon la professeure, les missionnaires – tout comme l'État – considéraient les Amérindiens «comme des peuples superstitieux, peu évolués, sans histoire et civilisation propres, indigents, imprévoyants». Elle a donné comme preuve des extraits d'articles publiés dans la revue Vie indienne en 1957. «Quand on a vécu sous la tente, dans la poésie des bois et qu'on parle seulement l'algonquin ou le tête-de-boule, on a des tas de choses à apprendre, depuis l'art de se peigner jusqu'aux subtilités de la grammaire avant de parvenir au certificat de septième année», peut-on y lire.

Environ 13 000 enfants autochtones se sont retrouvés dans une dizaine d'établissements répartis sur le territoire québécois. Marie-Pierre Bousquet estime qu'ils ont fait les frais d'un conflit de cultures: celle de l'État, celle des oblats et celle des Amérindiens. «Si les deux premières étaient relativement en accord, celle des Autochtones n'était pas du tout estimée. On ne respectait pas leur vision à l'époque. Le fait-on en ce début de 21e siècle? Hier, on disait qu'ils devaient être civilisés, christianisés, assimilés. Aujourd'hui, ils doivent être développés, éduqués et économiquement intégrés. On peut se demander si les politiques de domination et le regard qu'on pose sur les Amérindiens ont vraiment changé...»

Mylène JaccoudUne commission à la portée incertaine

La CVR a pour mandat de découvrir ce qui s'est réellement passé dans les pensionnats indiens afin que les Canadiens apprennent la vérité. Dans quelle mesure pourra-t-elle faire œuvre de réparation et de réconciliation? s'est interrogée Mylène Jaccoud. Cette professeure de l'École de criminologie de l'UdeM a étudié plusieurs de ces commissions dont l'origine remonte à la démocratisation des pays sud-américains, à la fin des années 70. Celle qui fera date sera la CVR sud-africaine présidée par Desmond Tutu; elle servira par la suite de modèle à tous les pays désirant entreprendre cette démarche de rédemption.

Son analyse démontre que la CVR canadienne aurait, pour le moment, une portée restreinte, car rien n'a été concrètement mis en place pour assurer une véritable démarche de réparation et de réconciliation. «Bien sûr, il y a eu un recueil de témoignages, des excuses officielles de la part du premier ministre et des réparations concrètes et symboliques, comme des indemnisations et des projets de valorisation des langues et traditions autochtones, reconnait Mylène Jaccoud. Mais il y a des limites. Par exemple, cette commission est orientée uniquement vers les victimes. Cela crée une asymétrie peu compatible avec la réconciliation, chose qui est renforcée par le manque de collaboration des instances responsables. Le rapport publié récemment par la CVR mentionne que les congrégations religieuses et le gouvernement n'ont pas offert leur pleine collaboration dans la remise des documents d'archives ou l'accès à des banques de données. Il y a peut-être là un risque de revictimisation.»

De toute manière, dit-elle, la réconciliation ne pourra être complète tant qu'il n'y aura pas une réhabilitation des rapports politiques entre non-autochtones et autochtones. «L'histoire des pensionnats n'est qu'un maillon de la chaine de ce génocide culturel. Certains observateurs qui ont travaillé sur d'autres CVR croient que la réparation et la réconciliation passent par une réforme constitutionnelle pour convenir des droits inhérents à l'autonomie gouvernementale. Dans notre cas, cela se fera en reconnaissant que les autochtones forment un troisième ordre de gouvernement», juge-t-elle.

Avis aux intéressés, l'ensemble de l'atelier sera accessible en format vidéo sur le site de la CVR. Un ouvrage de référence sera également tiré de cette rencontre.

Marie Lambert-Chan