L'histoire architecturale a oublié les camps nazis

  • Forum
  • Le 6 mai 2013

  • Marie Lambert-Chan

La chercheuse s’est interrogée sur le rôle de l’architecture dans la propagande nazie. Ci-dessus, le camp d’Auschwitz. Elle cite une survivante abasourdie à la pensée qu’un architecte ait dessiné le plus grand camp d’extermination de l’histoire humaine.«Quand on pense à l'architecture, on pense à des monuments. Pas à des camps de concentration. Pas à leurs baraquements, leurs latrines, leurs fours crématoires et leurs tours de garde. Pourtant, des architectes ont conçu ces espaces», remarque Chanelle Reinhardt.

 

Intéressée par l'art et le politique, elle s'est penchée sur la place accordée à l'histoire architecturale des camps nazis dans la littérature. Son constat: presque rien n'a été écrit sur la question.

Les chercheurs ont longuement étudié le rôle de l'architecture dans la propagande nazie, notamment l'œuvre du premier architecte du IIIe Reich, Albert Speer, sans jamais mentionner les camps de concentration.

Or, l'aménagement du territoire nazi et les camps de la mort sont indissociables, selon Mme Reinhardt. «Le totalitarisme s'exprime fortement à travers l'architecture. Les grands stades et les immenses places servaient à mettre en scène le charisme d'Hitler et à unifier le peuple. Mais pour mettre en place un territoire “pur”, il fallait en enlever les éléments jugés indésirables. C'est ce que le régime a fait à l'aide des camps de concentration. Ce sont les deux faces d'un même problème: les lieux de rassemblement ont entrainé les lieux d'exclusion.»

Aujourd'hui doctorante au Département d'histoire de l'art et d'études cinématographiques de l'Université de Montréal, Chanelle Reinhardt a étudié l'histoire architecturale des camps nazis pendant sa maitrise à l'Université d'Ottawa. Ses recherches se sont avérées très ardues, car le nombre de spécialistes qui ont réfléchi sur ce sujet se compte sur les doigts d'une main.

Chanelle Reinhardt«La littérature sur la Shoah est abondante, mais il semble y avoir un malaise éthique et moral autour de l'aménagement des camps, note-t-elle. Je n'incrimine pas les architectes, mais peut-on détacher la création de son utilisation ultérieure? Surtout quand l'architecture des camps de concentration nous révèle des détails qui pourraient compléter les témoignages des survivants, voire nous faire comprendre certaines horreurs que leurs mots n'ont pu traduire.»

Un historien, par exemple, a calculé que les prisonniers de Birkenau ne possédaient que 53 pieds cubes d'espace à l'intérieur des baraquements en comparaison des 293 pieds cubes officiellement alloués.

À son grand désarroi, l'étudiante a découvert que les nazis ont commandé des pierres particulières pour orner la façade du camp de Mauthausen. «Avoir un souci esthétique pour un tel lieu est dérangeant et force la réflexion», déclare-t-elle.

En 2010, l'Institut Yad Vashem à Jérusalem a exposé les bleus du camp d'Auschwitz. Une survivante présente à l'évènement, Martha Weiss, a bien résumé les liens troubles entre l'architecture et les camps de la mort: «C'est une chose de tuer quelqu'un quand vous êtes en colère, mais vous assoir pour dessiner le plus grand camp d'extermination de l'histoire humaine comme si vous étiez en train de concevoir un parlement ou une école est sidérant.»

Marie Lambert-Chan

La communication «Quelle place pour une histoire architecturale des camps nazis?» sera présentée le 6 mai entre 13 h et 17 h 30.