André Gaudreault, la voix du cinéma

  • Forum
  • Le 20 mai 2013

  • Dominique Nancy

Pour le professeur André Gaudreault, le cinéma doit relever de nombreux défis à l’ère du numérique.Nos enfants iront-ils encore au cinéma dans 10 ou 15 ans? Oui, semble dire André Gaudreault. «À l'ère du numérique, l'identité du cinéma semble de plus en plus floue et incertaine. Mais son champ d'expression n'est plus limité aux lieux qui étaient jusqu'ici dévolus à sa seule diffusion, soit la salle de cinéma.

 

D'autres périodes ont été tout aussi propices au trouble identitaire, dont le passage du muet au parlant, vers 1930, et l'émergence de la télévision dans les années 50», affirme le professeur du Département d'histoire de l'art et d'études cinématographiques de l'Université de Montréal.

Le chercheur, qui s'intéresse depuis plus de 35 ans au cinéma des premiers temps et à l'époque qui a précédé son institutionnalisation, poursuit actuellement des travaux sur les problèmes d'identité du septième art à l'ère du numérique.

Ce sujet fait l'objet de son plus récent ouvrage, intitulé La fin du cinéma? Un média en crise à l'ère du numérique. Écrit en collaboration avec son collègue belge Philippe Marion, de l'Université catholique de Louvain, le livre sera publié cet automne aux Éditions Armand-Colin, à Paris. «Nous travaillons sur cette publication depuis six ou sept ans», indique l'homme de 61 ans qui vient de se voir attribuer une bourse de la John Simon Guggenheim Memorial Foundation. Quelque 200 chercheurs et artistes des États-Unis et du Canada ont reçu cet honneur pour l'année 2013 et M. Gaudreault est le seul Québécois sur la liste.

En annonçant l'attribution de sa bourse à M. Gaudreault, la fondation a qualifié le lauréat d'«un des chefs de file des études sur le cinéma des premiers temps».

La bourse Guggenheim, offerte aux chercheurs pour récompenser une production scientifique exceptionnelle, représente la cinquième reconnaissance majeure en quelques années pour André Gaudreault. Gagnant du prix international Jean-Mitry en 2010, décerné par le festival Giornate del cinema muto de Pordenone pour souligner sa contribution à l'avancement et à la mise en valeur du cinéma muet, M. Gaudreault a notamment reçu en 1997 une prestigieuse bourse Killam. À ce jour, il est le seul chercheur canadien en études cinématographiques à avoir gagné ce prix.

Pour l'auteur des volumes Du littéraire au filmique et Le récit cinématographique, qui ont été traduits en anglais, italien, chinois, espagnol, coréen et portugais, la bourse Guggenheim revêt une importance particulière. «Ce prix valorise bien sûr l'ensemble de ma carrière sur le plan scientifique, mais aussi, et surtout, je le vois comme une valorisation de la discipline des études cinématographiques», mentionne le professeur, qui a une centaine d'articles scientifiques et une vingtaine d'ouvrages à son actif.

«Tous mes étudiants diplômés du troisième cycle sont devenus professeurs d'université dans le domaine. Mon objectif a toujours été de former de bons chercheurs afin d'assurer la relève», ajoute-t-il fièrement.

Une autre bonne nouvelle

C'est à l'âge de 20 ans qu'André Gaudreault a eu le coup de foudre pour le cinéma, alors qu'il assistait à un cours donné par le professeur François Baby. Dans les mois qui suivent, le jeune homme originaire de Québec dévore tous les livres qu'il peut trouver sur le sujet.

Cette boulimie l'accompagne tout au long de ses études à l'Université Laval, où il fait une majeure en histoire de l'art et une mineure en cinéma en 1975. Puis, grâce à une importante recherche menée sur le film La vie d'un pompier américain (1903), dont le montage suscitait la controverse chez les historiens, il obtient l'équivalence d'un diplôme de maitrise. Il prend ensuite la direction de Paris, où il entreprend des études en cinéma à la Sorbonne. Il obtient son doctorat de l'Université Paris 3 en 1983.

«J'ai su dès lors que je consacrerais ma vie au développement de cette discipline», confie M. Gaudreault, qui enseigne à l'Université de Montréal depuis 1991.

Aujourd'hui, le laboratoire de recherche qu'il dirige compte une douzaine d'étudiants-chercheurs des cycles supérieurs. Le chiffre d'affaires annuel des dernières années frise le demi-million de dollars. Le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada et le Fonds de recherche du Québec – Société et culture, qui viennent de lui accorder deux subventions totalisant plus de un million, sont les deux principaux bailleurs de fonds de son laboratoire. Grâce à cet argent, le chercheur effectuera diverses recherches, dont une qui portera sur l'évolution des pratiques du montage dans leurs relations avec les technologies. Un autre projet vise à étudier les répercussions des innovations technologiques sur les identités du cinéma.

Une réputation internationale

C'est en 1992 que le professeur Gaudreault a fondé le Groupe de recherche sur l'avènement et la formation des institutions cinématographique et scénique, un regroupement de chercheurs actif aux échelons local et international qu'André Gaudreault dirige encore avec autant d'enthousiasme. Il assume aussi depuis 1999 la direction de la revue Cinémas, l'une des rares publications savantes francophones en études cinématographiques au pays.

M. Gaudreault a également été l'un des cofondateurs et le premier président de DOMITOR, l'association internationale pour le développement de la recherche sur le cinéma des premiers temps.

Ces réalisations, il en est très fier. Mais la mise sur pied en 2007, avec le cinéaste Denis Héroux, de l'Observatoire du cinéma au Québec procure au professeur Gaudreault une satisfaction bien spéciale. «L'Observatoire est un carrefour universitaire unique qui vise à encourager les échanges et les partenariats entre les chercheurs et les intervenants issus de la pratique du cinéma au Québec tout en favorisant l'avenir de la relève», fait-il valoir. En ce sens, l'Observatoire organise des activités pour les étudiants afin qu'ils puissent vivre des expériences qui vont au-delà du programme scolaire usuel. Ces activités comprennent des projections de films et de séries télévisées, des conférences, un ciné-club, des débats, des causeries, des colloques, des leçons de cinéma...

«Avant les années 70, il n'y avait même pas de baccalauréat en cinéma. L'Université de Montréal a été la première au Canada à offrir un doctorat en études cinématographiques. Depuis, tous les établissements universitaires au pays reconnaissent l'importance d'enseigner cette discipline. Je ne prétends à aucun titre de gloire, mais je sens toutefois que ma contribution a été utile.»

La bourse Guggenheim que le chercheur de réputation internationale vient de recevoir l'encourage à continuer dans cette voie.

Dominique Nancy