Le succès de notre télévision repose sur l'oralité

  • Forum
  • Le 26 août 2013

  • Mathieu-Robert Sauvé

Si des séries comme Unité 9 connaissent un si grand succès, c’est en partie grâce à la richesse des dialogues.Résistante au «tsunami numérique», la télévision québécoise est en excellente santé, estime Yves Picard, qui a déposé à l'Université de Montréal une thèse de doctorat sur l'esthétique télévisuelle. «Prenez le plus gros succès de nos voisins du Sud, le Super Bowl, qui est suivi par plus du tiers des Américains sur le petit écran une fois par année.

 

Au Québec, les émissions du dimanche soir attirent une proportion similaire de spectateurs toutes les semaines. C'est comme si nous avions un Super Bowl hebdomadaire.»

Cet attachement des Québécois à leur télévision s'explique d'un point de vue sociologique. «Ça peut paraitre surprenant, mais la télévision québécoise est d'abord un média de la parole. Nous avons une expression pour ça: écouter la télé!» remarque le nouveau docteur. Pas étonnant que le nom des deux émissions phares du weekend soit lié à la parole: La voix, à TVA (2,7 millions de cote d'écoute), et Tout le monde en parle, à Radio-Canada (1,1 million).

C'est en lisant un reportage sur l'auteure et productrice Fabienne Larouche qu'Yves Picard a eu la première idée à la base de sa thèse. L'auteure de Virginie y disait que son travail consistait à écrire... des dialogues. «Cette affirmation était pour moi la pièce du puzzle qui manquait à mon analyse de la télévision québécoise. Tout à coup, ça devenait plus clair: le petit écran était un média de l'oralité.»

Mais les choses changent avec les écrans à haute définition et les appareils électroniques qui permettent de visionner les séries sans interruption et de gouter à la qualité des images. «On écoutait notre télé; maintenant on la regarde», souligne M. Picard, qui insiste beaucoup sur cette évolution.

De La famille Plouffe à Apparences

C'est à la suite d'une analyse esthétique de plusieurs fictions télévisuelles qui ont marqué leur époque sur un demi-siècle – de La famille Plouffe en 1953 à Apparences en 2012 – que le spécialiste a pu tirer ses conclusions. «La télévision québécoise a atteint un très haut niveau de qualité tout en attirant un large public. C'est assez peu courant en Occident.»

Yves PicardProfesseur au cégep André-Laurendeau et chargé de cours au Département d'histoire de l'art et d'études cinématographiques de l'UdeM, où il a rédigé sa thèse sous la direction de Germain Lacasse, Yves Picard a retenu 25 productions télévisuelles pour son travail. Si la télévision d'ici a toujours été à l'avant-garde, trois étapes marquent son évolution, précise-t-il. De l'apparition du média il y a 60 ans jusqu'aux années 80 – période marquée par les téléromans Rue des Pignons et Le temps d'une paix –, on est dans l'image au service de la parole. Le public applaudit. Entre 1986 et 2004 (Lance et compte, Les filles de Caleb, Omertà, Fortier), le scénario et le montage s'inspirent du modèle américain. Les téléspectateurs sont toujours là et en redemandent. Arrive entretemps, en 2001-2002, la série La vie, la vie, que M. Picard qualifie de chef-d'œuvre du genre. «C'est l'équivalent de Citizen Kane, d'Orson Welles, à l'échelle téléromanesque. Avec ses 39 épisodes, qui sont autant de courts métrages distincts, cette série exceptionnelle marque un changement de paradigme esthétique.» En 2004, avec Les Bougon, c'est aussi ça la vie! et Grande Ourse, la nouvelle tendance s'affirme. Aujourd'hui, Aveux, Apparences et 19-2, qui brillent dans les festivals internationaux, confirment que le genre offre de la télévision de qualité.

D'ailleurs, il ne s'inquiète pas de voir disparaitre le téléviseur. Les écrans de toutes les formes continueront de diffuser des produits de qualité. «La télévision comme objet familial rassembleur, trônant au milieu du salon, finira peut-être par ne plus exister, mais pas la série télévisée de qualité. C'est d'autant plus remarquable que nous disposons de petits budgets et d'équipes réduites. Le réalisateur Podz, par exemple, met en scène seul les deux saisons de 19-2, alors qu'une dizaine de réalisateurs se seraient partagé le travail pour une série analogue aux États-Unis.»

Soutenue en mars dernier, la thèse d'Yves Picard, intitulée De la télé-oralité à la télé-visualité: évolution de la fiction télévisuelle québécoise du téléroman à la série télé (1953-2012), sera remaniée pour le grand public. Le chercheur a déjà publié en 2010 un livre sur la télévision, Quand le petit écran devient grand: la télévision (de fiction et d'information) québécoise (Sur mesure éditeur), qui demeure, encore à présent, l'un des seuls ouvrages universitaires récents consacrés au petit écran. «Je crois qu'il est temps que les intellectuels se penchent sur cet important média, longtemps sous-estimé en raison de son côté populaire. Maintenant que la fiction, notamment, offre de la qualité, les études télévisuelles s'imposent.»

Mathieu-Robert Sauvé

 

Yves Picard présentera la conférence «Les 60 ans du téléroman: quand le petit écran devient grand» aux Belles Soirées de l'Université de Montréal le 13 novembre à 19 h 30.