Sépultures amérindiennes et pointes de flèche sous le campus de l'UdeM?

  • Forum
  • Le 3 septembre 2013

  • Mathieu-Robert Sauvé

Les zones en rouge ont un potentiel archéologique préhistorique, alors que celles en mauve se rapportent à l’époque postcoloniale.Des restes du village iroquoien d'Hochelaga, observé par Jacques Cartier en 1535 et décrit dans ses récits, reposent-ils sous un boisé de l'Université de Montréal? «C'est peu probable, mais pas impossible», répond l'archéologue Claude Rocheleau, qui a réalisé pour la Direction des immeubles (DI) une étude sur le potentiel archéologique du campus de l'Université de Montréal.

 

«On croit généralement qu'Hochelaga, constitué d'un certain nombre de maisons longues, devait être sur l'un des versants du mont Royal. Mais comme on ne l'a jamais retrouvé, il y a une possibilité théorique qu'il puisse se situer sous le campus de l'UdeM ou à proximité», commente le président fondateur de la firme Arkéos et responsable de l'étude déposée en 2012.

C'est pour éviter de perdre à jamais les traces du passé que la Direction des immeubles a commandé à la firme spécialisée une étude de potentiel archéologique visant à cibler les endroits les plus susceptibles de recéler des vestiges archéologiques. «Les restrictions liées à notre emplacement dans l'arrondissement historique et naturel du Mont-Royal nous obligent à obtenir des permis municipaux et provinciaux lorsque nous procédons à toute forme d'excavation, explique Jean-Philippe Cyr, architecte responsable de ce dossier à la DI. Plutôt que de faire des études au cas par cas, nous avons demandé à Arkéos de nous fournir un outil de gestion capable de brosser un tableau global des zones devant faire l'objet d'interventions préalables à tout travail d'aménagement.»

Claude RocheleauOn entend par «potentiel archéologique» les «endroits les plus susceptibles de contenir des indices liés à des occupations humaines durant les périodes préhistorique et historique». L'objectif était de «déterminer si l'ensemble de l'espace occupé par le campus de l'Université de Montréal peut avoir été choisi par des populations amérindiennes pour y établir des campements ou y effectuer tout autre type d'activité, y compris des sépultures, durant les différentes périodes de la Préhistoire». Pour la période historique, on sait que le quartier Côte-des-Neiges a longtemps été reconnu pour ses terres agricoles. Des anciennes cartes historiques, topographiques et géographiques, consultées par Arkéos, ont permis de localiser les endroits et vestiges témoignant de ces époques.

10 000 ans de présence humaine

Où se trouve le potentiel archéologique le plus riche? Claude Rocheleau ne saurait le dire. Des traces de sépultures amérindiennes de plusieurs milliers d'années ont été découvertes près de l'oratoire Saint-Joseph, le long de la Côte-Sainte-Catherine, près du monument des pompiers, etc. «Il serait plausible d'en découvrir dans le secteur occupé par le campus. Ces endroits pouvaient être privilégiés par les nomades et les premiers sédentaires pour leurs rituels d'ensevelissement. On peut imaginer des sépultures uniques ou communes sur des plateaux ou peut-être dans des anfractuosités rocheuses», mentionne le diplômé du Département d'anthropologie.

Au total, 25 zones à potentiel archéologique préhistorique et historique ont été circonscrites et toutes sont situées dans des bandes de terrain peu ou pas perturbées par les divers aménagements ayant marqué le campus au cours de son évolution. Certaines sont dans le boisé en contrebas du pavillon Roger-Gaudry, entre le garage Louis-Colin et le CEPSUM, près des immeubles de HEC Montréal et du 3200–Jean-Brillant et non loin du pavillon Maximilien-Caron. «Ces zones, peut-on lire dans le document, correspondent à des surfaces peu inclinées, d'étendue variable, qui s'insèrent dans un paysage en général relativement accidenté et incliné [...] Ces replats auraient donc pu accueillir des petits campements de groupes d'Amérindiens présents sur la montagne, alors que la mer se situait à la marge de l'aire d'étude, mais aussi des groupes des périodes plus récentes qui fréquentaient les versants de la montagne en marge des rivages qui s'étaient considérablement éloignés.»

Jean-Philippe CyrLes auteurs du rapport suggèrent donc d'entreprendre des sondages archéologiques avant tout aménagement. «Dans le cas où des vestiges archéologiques significatifs seraient mis au jour, des mesures de protection des contextes et des vestiges devraient être appliquées; sinon, des inventaires et éventuellement des fouilles archéologiques devraient être réalisés afin d'assurer le sauvetage de ces ressources.»

Du côté historique (après l'arrivée des premiers Européens), les zones sont plus délimitées. Dans 10 zones, on pourrait relever des traces de l'occupation humaine jusqu'aux années 1940. La recommandation pour ces zones est la même que pour celles liées à la Préhistoire: pas d'excavation sans sondages.

Les archéologues ne rejettent pas pour autant la possibilité que des vestiges et artéfacts importants puissent exister ailleurs. Mais en raison des constructions d'immeubles et de routes qui se sont succédé au cours des années, le potentiel s'en trouve diminué. «Depuis la livraison de ce rapport, il est plus facile d'obtenir des permis quand les autorités compétentes nous demandent une étude archéologique, reprend M. Cyr, qui a dirigé ce projet. Le document nous sert plusieurs fois par année.»

Archéologues demandés

Arkéos existe depuis 32 ans et emploie à temps plein 12 personnes. Lors de campagnes intensives, le personnel peut atteindre 60 employés. Les contrats se sont multipliés avec l'adoption de mesures de protection du patrimoine comme la Loi sur la qualité de l'environnement, la Loi sur l'aménagement et l'urbanisme et la Loi sur le patrimoine culturel (remaniée en 2012). La création de l'arrondissement historique et naturel du Mont-Royal a également stimulé la demande d'archéologues qualifiés.

«Nous arrivons avant les bulldozeurs», dit en riant l'entrepreneur archéologue qui a découvert en 1999 un site très riche de la culture sylvicole près de la rivière Magog. Avec son équipe, il a exhumé une collection d'artéfacts dont une cinquantaine de pointes de flèche en pierre datant de 2500 à 3000 ans.

Le fait de présenter un rapport sur le potentiel archéologique du campus lui a procuré une émotion particulière. Diplômé de l'UdeM au baccalauréat et à la maitrise, il a exploré les vestiges inuits dans le grand nord du Québec. Son mémoire de maitrise a été rédigé sous la direction du professeur émérite Norman Clermont en 1982.

Mathieu-Robert Sauvé